Tunisie : la libération des humanitaires relance le débat sur la solidarité en Méditerranée
Le tribunal de Sfax a libéré plusieurs travailleurs humanitaires accusés d’aide à la migration illégale. Une décision qui marque un tournant dans la manière dont la Tunisie, et plus largement le Maghreb, aborde la crise migratoire.
"Ce n’est pas une victoire, c’est un souffle d’air après des mois d’asphyxie." Ces mots, prononcés par un avocat tunisien à la sortie du tribunal, traduisent à la fois le soulagement et la lassitude. Après des semaines de tension, la justice tunisienne a décidé de relaxer des membres d’ONG locales et internationales poursuivis pour “aide à l’entrée illégale sur le territoire”. Leur crime ? Avoir porté assistance à des migrants naufragés au large des côtes de Sfax.
Cette décision, qui semble anodine dans le tumulte judiciaire du pays, revêt pourtant une portée politique et symbolique majeure. "La Tunisie envoie un signal à la fois à ses partenaires européens et à sa propre société civile", explique une politologue maghrébine. En desserrant l’étau sur les ONG, le pouvoir tente de rééquilibrer une politique migratoire devenue explosive sous la pression conjointe de Bruxelles et de l’opinion publique nationale.
Une Méditerranée sous tension, entre humanité et frontières
"La mer qui relie devient aussi celle qui sépare." Depuis la pandémie, les routes migratoires méditerranéennes n’ont jamais été aussi chargées. L’Italie enregistre des arrivées record, Malte peine à gérer les débarquements, et la Tunisie est devenue malgré elle un point de transit majeur. Les garde-côtes locaux, souvent débordés, collaborent avec Frontex, tandis que les ONG doivent composer avec un cadre légal de plus en plus restrictif.
Mais au-delà de la géopolitique, ce sont des visages qui racontent cette Méditerranée fracturée : des pêcheurs qui repêchent des vies, des jeunes volontaires qui improvisent des refuges, des habitants qui refusent de céder au désespoir. "Ce jugement reconnaît que la solidarité n’est pas un crime", souligne une militante tunisienne.
Dans un contexte économique tendu, cette affaire remet en lumière un dilemme méditerranéen fondamental : comment concilier sécurité et humanité ? La Tunisie, au cœur du dispositif européen de contrôle migratoire, se retrouve contrainte de gérer un phénomène dépassant ses moyens. Le pays doit jongler entre la coopération internationale, les exigences financières de ses partenaires et la pression sociale interne.
"Nous sommes à la croisée des chemins : soit on criminalise la compassion, soit on repense la coopération méditerranéenne", avertit un chercheur en relations euro-maghrébines.
"Ce qui se joue aujourd’hui en Tunisie dépasse la seule question humanitaire : c’est une bataille pour l’âme méditerranéenne, entre fermeture et fraternité."
Le jugement de Sfax n’efface pas les drames, mais il ouvre un espace de respiration. Peut-être le début d’un changement de regard — sur ceux qui partent, sur ceux qui aident, et sur cette mer qui nous relie tous.