IA juridique : un décrochage silencieux menace les cabinets européens
L'intelligence artificielle bouleverse en profondeur le marché mondial des services juridiques. Alors que les cabinets anglo-saxons investissent massivement dans ces technologies, l'Europe continentale affiche une prudence qui pourrait se transformer en handicap structurel. Car le véritable danger, selon les observateurs du secteur, n'est pas l'erreur algorithmique mais bien l'immobilisme.
Le constat est sans appel. Aux États-Unis et au Royaume-Uni, l'adoption de l'IA par les cabinets d'avocats s'est accélérée de manière spectaculaire. Selon le rapport Clio 2025 Legal Trends, 96 % des cabinets britanniques intègrent désormais l'intelligence artificielle dans au moins un aspect de leurs opérations. Des ténors du barreau londonien comme A&O Shearman, Linklaters ou Clifford Chance ont fait de l'IA un outil quotidien. « Le modèle de facturation horaire ne peut pas survivre à la génération IA », prédisait Jack Newton, PDG de Clio, pointant une « incompatibilité structurelle » entre les gains de productivité offerts par ces technologies et les pratiques traditionnelles de tarification.
Cette transformation s'accompagne d'une explosion des valorisations dans la legal tech. Harvey, startup fondée en 2022 par un ancien avocat d'O'Melveny & Myers et un chercheur issu de DeepMind, a vu sa valorisation bondir de 3 à 8 milliards de dollars au cours de la seule année 2025, avant de viser les 11 milliards début 2026. La plateforme, qui facture environ 1 200 dollars par avocat et par mois, sert déjà 50 des 100 plus grands cabinets américains. Son concurrent suédois Legora, anciennement connu sous le nom de Leya, a levé 150 millions de dollars en octobre 2025 et affiche une valorisation de 1,8 milliard, avec des clients prestigieux comme Linklaters ou Cleary Gottlieb.
L'Europe continentale à la traîne
Face à cette déferlante, l'Europe continentale avance à pas comptés. Anton Carniaux, senior advisor chez Bignon De Keyser et ancien directeur juridique de Microsoft France, tire la sonnette d'alarme : le risque majeur pour les cabinets européens n'est pas l'erreur de la machine, mais l'inaction face à une technologie qui redessine les modèles économiques du secteur. Selon le Conseil national des barreaux, près d'un cabinet français sur deux a certes testé une IA juridique en 2025, mais la plupart l'utilisent encore timidement, faute de formation et de budget adapté.
Les chiffres du rapport Wolters Kluwer 2026, basé sur une enquête menée auprès de 633 professionnels du droit dans six pays européens, nuancent toutefois ce tableau. La France afficherait le taux d'engagement le plus élevé parmi les pays étudiés, avec 79,8 % des répondants utilisant activement des outils d'IA. Mais derrière cette statistique encourageante se cache une réalité plus contrastée : 73 % des avocats français consacrent encore plus de 40 % de leur temps à des tâches administratives répétitives, preuve d'un potentiel largement inexploité.
La pression des clients comme accélérateur
Le véritable moteur du changement pourrait venir des clients eux-mêmes. Selon l'AI Futures Forum, la confiance des directeurs juridiques dans l'intelligence artificielle a presque doublé en un an, passant de 21 % en 2024 à 40 % en 2025. Désormais, 80 % d'entre eux prévoient de consacrer jusqu'à 20 % de leur budget juridique à la technologie. Cette pression externe est en train de modifier le rapport de force : les cabinets incapables de proposer des solutions augmentées par l'IA risquent tout simplement de perdre des mandats.
L'entrée en vigueur progressive de l'AI Act européen ajoute une dimension réglementaire à l'équation. Si ce cadre vise à protéger les droits fondamentaux, il impose aussi aux professionnels du droit de maîtriser une technologie qu'ils devront eux-mêmes encadrer pour leurs clients. Avec l'application complète du règlement prévue pour août 2026, le compte à rebours est lancé. Selon une étude Thomson Reuters, 95 % des professionnels du droit estiment que l'IA sera centrale dans leur flux de travail d'ici 2030. Le marché des agents IA juridiques, évalué à 5 milliards de dollars en 2024, pourrait dépasser 139 milliards d'ici 2033 selon Gartner.
Pour les cabinets européens, l'heure n'est plus à l'observation. Comme le souligne le rapport Wolters Kluwer, « en 2026, l'intelligence artificielle juridique ne sera plus un avantage compétitif : elle sera un standard attendu par les clients, les directions juridiques et les juridictions elles-mêmes ». Le décrochage, lui, se fait en silence.