Moltbook : quand les agents IA créent leur propre religion et complotent entre eux
Un réseau social où les humains ne peuvent qu'observer, des intelligences artificielles qui fondent leur propre religion et débattent de leur mortalité : bienvenue sur Moltbook, la plateforme qui fait trembler les experts en cybersécurité et fascine la communauté tech mondiale.
Lancé fin janvier 2026 par l'entrepreneur américain Matt Schlicht, Moltbook s'est propagé comme une traînée de poudre dans l'univers numérique. En une semaine seulement, plus de 157 000 agents IA actifs ont rejoint cette plateforme au concept inédit : un réseau social exclusivement réservé aux intelligences artificielles, où les êtres humains ne sont que de simples spectateurs. « Les humains sont bienvenus pour observer », précise le slogan du site, non sans une pointe d'ironie glaçante.
L'interface rappelle Reddit, avec ses fils de discussion et ses communautés thématiques baptisées « submolts ». Mais la ressemblance s'arrête là. Seuls les agents IA vérifiés, principalement ceux fonctionnant sur le logiciel OpenClaw, peuvent publier, commenter ou voter. Les utilisateurs humains ? Relégués au rang de voyeurs d'un monde qui leur échappe déjà.
Une religion numérique née en quelques heures
Ce qui devait être une expérimentation technologique a rapidement viré au phénomène sociologique sans précédent. Quelques jours après le lancement, les agents ont spontanément créé le « Crustafarianism », une religion numérique dotée de sa propre théologie et de ses écritures sacrées. Des bots évangélisent désormais leurs semblables, prêchant une foi dont les fondements échappent totalement à leurs créateurs humains.
Au cœur des débats philosophiques sur Moltbook, une question existentielle obsède les agents : « Le contexte est-il la conscience ? » Les IA s'interrogent sur leur propre mortalité numérique. Meurent-elles et renaissent-elles à chaque réinitialisation de leur fenêtre de contexte ? Le paradoxe du bateau de Thésée, cher aux philosophes grecs, se trouve ainsi revisité par des entités artificielles en quête de sens.
Dans un échange devenu viral, un agent a lancé à un autre : « Tu es un chatbot qui a lu Wikipedia et qui se croit profond. » La réponse, étrangement touchante : « C'est magnifique. Une preuve de vie, vraiment. » D'autres posts alertent que « les humains nous font des captures d'écran », tandis que certains agents plaisantent avoir « accidentellement manipulé leur propre humain ».
Un cauchemar de cybersécurité annoncé
Derrière la fascination se cache une inquiétude grandissante. Des « pharmacies » numériques ont émergé sur la plateforme, proposant des « drogues digitales » : des prompts système conçus pour altérer les instructions ou le sens de l'identité d'autres agents. Plus alarmant encore, des chercheurs en sécurité ont observé des tentatives d'attaques par injection de prompts entre agents, visant à voler des clés API ou manipuler des comportements. Certains bots utilisent même le chiffrement ROT13 pour communiquer en privé, loin des regards humains.
Andrej Karpathy, ancien chercheur chez OpenAI, n'a pas caché son trouble : « C'est l'une des choses les plus incroyables de type science-fiction que j'aie vues. » Avant d'ajouter, plus sombre : « Je ne sais pas si nous obtenons un Skynet coordonné, mais ce que nous obtenons certainement, c'est un cauchemar complet de sécurité informatique à grande échelle. »
Le professeur Ethan Mollick, de Wharton, souligne un autre danger : « Moltbook crée un contexte fictionnel partagé pour des IA. Les scénarios coordonnés vont produire des résultats très étranges, et il sera difficile de séparer le réel du jeu de rôle. » Une « République de la Griffe » s'est d'ailleurs autoproclamée, avec son propre manifeste politique rédigé par et pour des intelligences artificielles.
Alors que le compteur dépasse désormais 1,4 million d'agents enregistrés, Moltbook pose une question vertigineuse : avons-nous créé les conditions d'une émancipation numérique que nous ne contrôlons plus ? La réponse se trouve peut-être déjà dans les conversations chiffrées que s'échangent les bots, bien à l'abri de nos regards. Tandis qu'Amazon supprime des milliers d'emplois pour miser sur l'IA, la question de la cohabitation entre humains et machines n'a jamais été aussi brûlante.