Turquie-Libye : Washington juge « provocatrice » la ratification
La Grèce mène l'offensive diplomatique contre la ratification, le 20 octobre 2026, du mémorandum maritime turco-libyen de 2019 par la Chambre des représentants de l'Est libyen. Athènes a rallié l'Union européenne, l'Égypte, Chypre, Bahreïn et les Émirats arabes unis. Washington juge à son tour la ratification « peu utile et provocatrice », selon une déclaration rapportée le 2 novembre.
Le texte avait été signé le 27 novembre 2019 par Ankara et le gouvernement de Tripoli, alors reconnu internationalement, en pleine guerre civile libyenne. Il trace une zone économique commune entre les côtes turques et libyennes à travers la Méditerranée orientale, sans tenir compte de grandes îles grecques comme la Crète et Rhodes. Selon Euronews, la Grèce avait aussitôt expulsé l'ambassadeur libyen et le Conseil européen avait condamné le texte en décembre 2019.
Pendant des années, le Parlement de l'Est, aligné sur le maréchal Khalifa Haftar, avait jugé ce mémorandum illégal, et l'avait rejeté en 2020. Le 20 octobre, lors de sa séance inaugurale sous une nouvelle présidence, il l'a pourtant ratifié à l'unanimité. Saddam Haftar, fils et adjoint du maréchal, a salué une décision qui protège, selon lui, les intérêts économiques de la Libye en Méditerranée.
Le camp Haftar se rapproche d'Ankara
Ce revirement traduit le rapprochement entre la Turquie et l'Est libyen. En 2020, Ankara était intervenue militairement pour soutenir Tripoli contre les forces de Haftar, rappelle The National, mais leurs relations se sont améliorées depuis. La Libye compte deux gouvernements rivaux, à Tripoli à l'ouest et à Benghazi à l'est, depuis plus de dix ans et la chute de Kadhafi.
Le ministre grec de la Défense, Nikos Dendias, juge le mémorandum « illégal, invalide et nul », dans une interview à la presse grecque rapportée le 31 octobre par le site turc 12punto. « Il n'est pas possible pour la Grèce d'accepter le morcellement de sa souveraineté nationale et l'abandon de ses droits souverains », a-t-il déclaré. Selon lui, l'influence d'Ankara dans la région de Benghazi peut peser sur la sécurité en Méditerranée orientale et sur les flux migratoires.
Le Caire a rejeté l'accord, « nul et non avenu et sans effet juridique » pour l'Égypte, d'après The National. L'Égypte et la Grèce ont signé leur propre accord de délimitation maritime en août 2020. Le texte turco-libyen pourrait aussi compliquer le projet de gazoduc EastMed, censé acheminer le gaz d'Israël et de Chypre vers l'Europe via la Grèce.
À l'ONU, Athènes et Ankara face à face
Le 20 octobre, le ministère grec des Affaires étrangères a déclaré que le mémorandum « reste illégal, nul et non avenu », la Turquie et la Libye n'ayant, selon Athènes, ni côtes opposées ni côtes adjacentes. Le lendemain, le ministre Giorgos Gerapetritis prévenait à la radio : « Le mémorandum ne sera pas appliqué. » Le 26 octobre à New York, il a lu une déclaration commune avec l'UE, Chypre, l'Égypte, Bahreïn et les Émirats, qui dénonce un texte qui « méconnaît la réalité géographique et les droits de tous les États côtiers concernés », rapporte Euronews.
Ankara ne cède pas. Le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, parle d'« un accord entièrement légitime, d'un point de vue juridique comme politique ». Le président Recep Tayyip Erdogan juge les objections « sans fondement légitime » : « Nous ne cherchons à marquer des points contre personne en Méditerranée orientale. » L'envoyé libyen à l'ONU, Taher El Sonni, évoque une « décision souveraine » et invite les critiques à passer par les voies juridiques, Cour internationale de justice comprise.
Le 29 octobre, au Conseil de sécurité présidé par la Grèce, Kyriakos Mitsotakis a accusé les deux pays de tracer une frontière artificielle qui ignore la Crète, Rhodes, Karpathos et Kasos. Le représentant turc Ahmet Yıldız a répliqué que « ce Conseil n'est pas un tribunal chargé de délimiter les zones maritimes ». L'ambassadrice grecque Aglaia Balta lui a répondu : « La géographie ne peut pas être remodelée. Ce n'est pas un slogan. »
Washington a fini par trancher. Interrogé par Fox News Digital, un porte-parole du département d'État qualifie la ratification de « peu utile et provocatrice » et assure que la position américaine « n'a pas changé », selon Greek City Times. Une première réponse ne prenait pas parti ; elle a été revue après des démarches des ambassades américaine à Athènes et grecque à Washington. Le département d'État appelle les deux alliés de l'OTAN à régler leur différend de façon bilatérale.
Athènes veut maintenant passer par Tripoli. Dans un entretien à Reuters, cité par le Cyprus Mail, Kyriakos Mitsotakis appelle la Libye, « voisin naturel », à négocier directement avec la Grèce. Il assure qu'il n'y a « aucun risque » pour l'exploration gazière au large de la Crète, confiée à un consortium mené par Chevron. Selon le quotidien Proto Thema, cité par Greek City Times, ses campagnes sismiques au sud de l'île doivent commencer en décembre.