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La Une de L'Espresso sur les abus en Cisjordanie enflamme la diplomatie

Le magazine hebdomadaire progressiste italien L'Espresso a publié le 10 avril 2026 une couverture intitulée « L'abuso » — « L'Abus » — montrant un colon israélien armé qui filme, avec un sourire narquois, une femme palestinienne visiblement en détresse en Cisjordanie. Signée par le photographe Pietro Masturzo dans le cadre d'un projet documentaire sur les Territoires occupés, cette image a provoqué une vive réaction de l'ambassadeur d'Israël en Italie, Jonathan Peled, et ouvert un débat international sur la liberté de la presse et la réalité des abus commis par les colons en Cisjordanie.

La photographie est saisissante et dérangeante. On y voit un homme portant la kippah et les peïot — les boucles latérales traditionnelles des juifs orthodoxes — qui pointe son téléphone portable vers une femme vêtue d'un hijab à motifs colorés. Il est un colon israélien armé ; elle est une jeune femme palestinienne. Ce qui frappe le plus le regard n'est pas tant le contraste entre les deux protagonistes, mais l'expression du colon, sourire déshumanisant à l'appui, face à la douleur manifeste de la femme qu'il filme. L'Espresso a choisi d'en faire la une de son numéro du 10 avril 2026, sous le titre simple et percutant : L'abuso.

Le reportage photographique de Pietro Masturzo, primé et reconnu sur la scène internationale, accompagne deux articles de fond. Le premier, rédigé par le journaliste Daniele Mastrogiacomo, examine le projet d'« Eretz Israël » — la Grande Israël —, ses fondements bibliques et théologiques, et sa collision frontale avec le droit international. Le second texte, signé par Alae Al Said, décrit ce que le magazine qualifie de campagne d'épuration ethnique en Cisjordanie, dans le prolongement de ce qu'il caractérise comme le génocide de Gaza. Ces articles documentent des pratiques — démolitions de maisons, saisies de terres agricoles, intimidations et violences physiques — que de nombreuses organisations de défense des droits humains, dont l'ONU, dénoncent régulièrement sans que des sanctions concrètes ne soient appliquées.

La condamnation de l'ambassadeur israélien Jonathan Peled

La réaction de Tel Aviv n'a pas tardé. L'ambassadeur d'Israël en Italie, Jonathan Peled, a pris la parole sur le réseau social X pour exprimer son opposition à la couverture du magazine. « Nous condamnons fermement l'utilisation manipulatrice de la récente couverture de L'Espresso. L'image déforme la réalité complexe qu'Israël doit affronter, en alimentant les stéréotypes et la haine. Un journalisme responsable doit être équilibré et précis », a-t-il écrit. Cette sortie diplomatique sur les réseaux sociaux, plutôt que par les canaux institutionnels habituels, a elle-même suscité de nombreux commentaires, certains observateurs y voyant une volonté d'influencer l'espace médiatique européen par une pression directe sur les rédactions.

La communauté juive italienne, via Moked — sa principale plateforme d'information et de débat —, a également réagi en qualifiant la couverture de « festival de stéréotypes ». L'organisation a mis en doute les intentions éditoriales du magazine, se demandant si le but recherché était d'informer ou d'endoctriner, et a appelé l'Ordre des journalistes italiens à appliquer la Déclaration de Jérusalem sur l'antisémitisme dans son examen du travail de L'Espresso. Ces prises de position ont alimenté un débat plus large sur la frontière entre critique politique légitime de l'État d'Israël et représentation stigmatisante des Juifs en tant que groupe.

Face à ces pressions, la direction de L'Espresso n'a ni retiré la couverture litigieuse ni présenté d'excuses. Dans son éditorial d'introduction du numéro, le magazine justifie son choix en affirmant que la photographie documente « les abus quotidiens subis par ceux qui ont eu le malheur de naître dans les territoires que les colons entendent occuper pour réaliser le rêve de la Grande Israël ». La rédaction y décrit les violences commises par les colons comme des actes systématiques et continus, soutenus par l'armée israélienne, et auxquels la communauté internationale oppose une condamnation insuffisante et sans effets réels sur le terrain. Comme le rapporte notre article sur la Cisjordanie sous le feu de l'armée israélienne et des colons, cette réalité est documentée depuis des années par des journalistes et des ONG.

Un débat qui dépasse les frontières italiennes

La polémique autour de la couverture de L'Espresso s'inscrit dans une tension plus large qui traverse les médias européens depuis l'intensification du conflit israélo-palestinien. Comment couvrir honnêtement une réalité documentée sur le terrain sans être aussitôt accusé de parti pris ? Comment rendre visible la violence exercée par des colons armés sans être taxé d'antisémitisme ? Ces questions, que se posent de nombreuses rédactions du continent, illustrent la pression croissante — à la fois politique et diplomatique — à laquelle sont soumis les médias qui traitent du conflit au Proche-Orient.

En Italie, le débat prend une coloration particulière. Le pays entretient des liens historiques et culturels forts avec la communauté juive, tout en accueillant une diaspora arabe et maghrébine importante. Une partie significative de la gauche italienne exprime par ailleurs une solidarité marquée avec la cause palestinienne. La réaction du public à l'intervention de l'ambassadeur Peled a été massivement critique vis-à-vis de sa prise de position : des milliers d'internautes ont repartagé la couverture de L'Espresso en signe de soutien au magazine, y voyant un acte courageux de photojournalisme documentaire face à ce qu'ils perçoivent comme une tentative de censure diplomatique. C'est dans ce contexte que l'Italie a récemment annoncé, par la voix de Giorgia Meloni, son soutien aux sanctions européennes contre Israël, marquant un tournant dans les relations bilatérales.

La réaction publique a également mis en lumière la stratégie de communication de Jonathan Peled, qui a choisi la plateforme X pour diffuser sa condamnation plutôt que d'emprunter les voies diplomatiques classiques. En s'adressant directement aux internautes et aux journalistes sur les réseaux sociaux, l'ambassadeur a adopté une posture offensive qui contraste avec les usages de la diplomatie traditionnelle. Certains analystes ont vu dans cette démarche une volonté de court-circuiter les institutions journalistiques et de peser directement sur l'opinion publique italienne et internationale, dans un contexte où les récits sur le conflit israélo-palestinien font l'objet d'une bataille narrative intense.

Le travail de Pietro Masturzo, photographe réputé dont les clichés ont déjà été publiés dans de grands médias internationaux, s'inscrit dans une longue tradition du photojournalisme humaniste : mettre un visage, une image concrète, sur des réalités que les statistiques et les rapports officiels peinent à rendre tangibles. En choisissant cette photographie comme couverture de son numéro du 10 avril 2026, L'Espresso a pris un risque éditorial calculé. La controverse générée — et l'attention internationale qu'elle a mobilisée — prouve que ce pari a, au moins en partie, atteint son objectif : rendre visible une réalité que beaucoup préféreraient laisser dans l'ombre.

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