Salaires réels : l'Europe plonge, l'Italie perd 6%, la France stagne
Cinq ans après le début de la crise sanitaire, les travailleurs européens n'ont toujours pas retrouvé leur pouvoir d'achat. Selon les dernières données de l'OCDE publiées dans les Perspectives de l'emploi 2026, les salaires réels ont diminué dans neuf pays européens entre les premiers trimestres 2021 et 2026. L'Italie affiche la pire performance avec une chute de 6,1%, suivie de l'Espagne (-2%) et de la France qui stagne à +0,1%. Une situation d'autant plus préoccupante que l'inflation repart à la hausse en 2026, atteignant 3,2% dans l'Union européenne en avril, son niveau le plus élevé depuis janvier 2024.
La crise du coût de la vie qui a frappé l'Europe en 2022-2023 continue de produire ses effets délétères sur le pouvoir d'achat des ménages. « Les salaires réels ont encore été affectés par la crise du coût de la vie de 2022-2023, même au premier trimestre 2026 », explique Andrea Bassanini, rédacteur en chef des Perspectives de l'emploi de l'OCDE. Au troisième trimestre 2025, seule la moitié des pays de l'OCDE avait retrouvé un niveau de rémunération équivalent à celui de fin 2021. Dans la zone euro, les salaires réels demeurent en moyenne inférieurs de 2% à leur niveau pré-crise, une situation qui reflète l'ampleur du choc inflationniste post-pandémique.
L'Italie concentre les difficultés les plus aiguës du marché du travail européen. Avec une baisse des salaires réels de 6,1% entre 2021 et 2026, la péninsule italienne détient le triste record de la plus forte détérioration du pouvoir d'achat parmi les grandes économies du continent. Selon les données de l'OCDE, les salaires réels italiens ont même reculé de 7,5% entre 2021 et 2024, faisant de l'Italie le seul grand pays européen où les salaires ont baissé sur la dernière décennie. Les perspectives pour les années à venir n'offrent guère de répit : la croissance des salaires réels devrait rester modérée au cours des deux prochaines années en Italie, avec des salaires nominaux (rémunération par employé) qui devraient augmenter de seulement 2,6% en 2025 et de 2,2% en 2026. En valeur absolue, le salaire moyen italien s'établit à 34 733 euros en 2025, un niveau nettement inférieur à celui de ses voisins européens. Cette faiblesse structurelle des rémunérations s'explique par un marché du travail dualiste, où coexistent emplois précaires et contrats stables, ainsi que par une productivité en berne qui limite les marges de manœuvre des entreprises pour augmenter les salaires.
La France entre stagnation et nouvelle vague inflationniste
La situation française apparaît à peine plus favorable. Avec une hausse de seulement 0,1% des salaires réels entre 2021 et 2026, la France connaît une quasi-stagnation qui tranche avec les discours optimistes sur la reprise économique. Entre 2021 et 2025, la trajectoire salariale hexagonale s'est révélée particulièrement chaotique : le salaire moyen a d'abord légèrement progressé en 2022, avant de reculer en 2023, puis de se stabiliser. En 2025, il revient à un niveau quasi identique à celui de 2021. Cette quasi-stagnation en termes réels contraste fortement avec la hausse des salaires nominaux sur la même période, intégralement absorbée par l'inflation. Les salariés du secteur privé gagnent en moyenne 2 730 euros net par mois en équivalent temps plein en 2024, un montant qui, une fois ajusté à l'inflation, ne représente qu'une maigre progression.
Les prévisions pour 2026 s'annoncent encore plus sombres. Selon l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), le pouvoir d'achat par unité de consommation diminuerait de 0,7% en 2026, marqué par la hausse de l'inflation. Le salaire moyen par tête (SMPT) réel resterait constant (+0,0% après +1,0% en 2025) et ne permettrait pas de compenser l'impact négatif des destructions d'emplois sur la masse salariale. Cette perspective alarmante intervient dans un contexte où l'inflation dans l'Union européenne a atteint 3,2% en avril 2026, son niveau le plus élevé depuis janvier 2024. L'INSEE table sur une inflation de 2,1% pour l'année 2026, mais ces prévisions pourraient être révisées à la hausse si les tensions géopolitiques au Moyen-Orient persistent et continuent de peser sur les prix de l'énergie. Avec un SMIC à 1 823 euros début 2026, revalorisé à 1 867 euros depuis le 1er juin 2026, la France se situe certes dans la tranche haute en valeur nominale au niveau européen, mais cette revalorisation automatique ne concerne que les salariés au SMIC, laissant de côté une large partie des travailleurs dont les salaires stagnent.
L'Espagne, de son côté, affiche une baisse de 2% des salaires réels sur la période 2021-2026, un recul moins prononcé que celui de l'Italie mais qui témoigne néanmoins d'une détérioration significative du pouvoir d'achat. Avec un salaire moyen de 35 121 euros en 2025, l'Espagne se situe légèrement au-dessus de l'Italie mais reste nettement en retrait par rapport à la France (44 304 euros), et très loin des standards des pays du nord-ouest de la zone euro où la Belgique atteint 61 747 euros, l'Allemagne 54 840 euros et les Pays-Bas 61 492 euros. Ces écarts considérables reflètent les disparités structurelles persistantes au sein de l'Union européenne et illustrent la fracture croissante entre les économies du nord et celles du sud du continent.
Une spirale prix-salaires qui menace la reprise européenne
La dynamique actuelle place les autorités monétaires et budgétaires dans une situation délicate. D'un côté, la Banque centrale européenne (BCE) surveille attentivement l'évolution des salaires, craignant qu'une hausse trop généreuse ne relance la spirale prix-salaires et ne compromette le retour à la stabilité des prix. Selon les projections macroéconomiques de la BCE de juin 2024, les salaires réels devraient retrouver leurs niveaux de début 2022 au troisième trimestre 2024, soit un trimestre plus tôt que les projections de mars 2024 ne l'avaient anticipé. Toutefois, cette prévision optimiste ne s'est pas concrétisée dans l'ensemble de la zone euro, puisque début 2026, les salaires réels cumulés restent inférieurs aux niveaux d'avant la pandémie dans les cinq plus grandes économies européennes.
De l'autre côté, les entreprises se trouvent prises en étau entre la nécessité de préserver leur compétitivité et la pression sociale croissante pour augmenter les rémunérations. Les négociations annuelles obligatoires (NAO) en France aboutissent souvent à des augmentations générales inférieures à l'inflation réelle : 2 à 3% contre 5% en 2022, par exemple. Si le SMIC bénéficie d'une revalorisation automatique calée sur l'évolution de l'inflation, les salaires au-dessus du SMIC ne suivent pas mécaniquement cette trajectoire, créant un effet de tassement de la hiérarchie salariale et un sentiment d'injustice croissant chez les travailleurs qualifiés. Les minima conventionnels devraient progresser grâce à la pression des partenaires sociaux, mais ces ajustements restent insuffisants pour compenser les pertes de pouvoir d'achat accumulées depuis 2021.
Cette dégradation généralisée du pouvoir d'achat risque de peser lourdement sur la consommation des ménages et, par ricochet, sur la dynamique de croissance du Vieux Continent. Entre 1996 et 2024, le salaire net moyen en équivalent temps plein des salariés du secteur privé en France n'a augmenté que de 13,9% en euros constants, soit +0,5% par an en moyenne, une performance médiocre qui illustre la faiblesse structurelle de la progression du pouvoir d'achat sur longue période. Depuis octobre 2023, les salaires augmentent certes plus vite que l'inflation dans la zone euro, mais cette dynamique ne résorbe pas pour autant la perte de pouvoir d'achat accumulée lors du choc inflationniste de 2022-2023. Le taux de salaire en zone euro, selon la mesure Indeed, se stabilise avec une progression de 3,3% sur un an, tandis que le salaire réel continue de progresser modestement, mais la perte de pouvoir d'achat de 2022-2023 est loin d'être compensée.
Les perspectives pour les prochains mois restent incertaines. La consolidation budgétaire prévue dans les projets de loi de finances de plusieurs pays européens risque de limiter la marge de manœuvre des entreprises pour ajuster les rémunérations à la hausse. Par ailleurs, le récent conflit au Moyen-Orient a fait redémarrer l'inflation : la croissance des salaires dans la zone euro est tombée en dessous de l'inflation en mars 2026, l'écart se creusant encore en avril. Cette nouvelle dégradation intervient alors que les ménages européens n'avaient pas encore pleinement récupéré des pertes subies lors de la précédente vague inflationniste. Pour les économistes, l'enjeu est désormais d'éviter un cercle vicieux où la faiblesse des salaires réels freinerait la consommation, ralentirait la croissance, limiterait les hausses de salaires et dégraderait encore davantage le pouvoir d'achat. Dans ce contexte, la question de la répartition de la valeur ajoutée entre capital et travail revient au centre du débat public, alors que les profits des entreprises ont, dans de nombreux cas, mieux résisté à l'inflation que les salaires des travailleurs. L'article sur le PIB par habitant en France, passé sous la moyenne européenne, illustre d'ailleurs cette dynamique préoccupante de décrochage économique. De même, la situation particulière de l'Italie et ses failles structurelles sur le marché du travail éclaire les difficultés spécifiques rencontrées au sud de l'Europe.