Quand l'IA détruit l'emploi, qui financera les services publics ?
À mesure que l'intelligence artificielle s'immisce dans les centres d'appels, les rédactions, les cabinets comptables et les services juridiques, une question fondamentale s'impose aux gouvernements du monde entier : si les machines remplacent les travailleurs, qui paiera la facture fiscale ? L'IA menace non seulement des millions d'emplois, mais aussi les piliers financiers sur lesquels repose la protection sociale.
Les systèmes fiscaux modernes ont été construits sur le travail humain. L'impôt sur le revenu, les cotisations sociales patronales et salariales, les taxes liées à l'emploi constituent les principales sources de financement des services publics dans la plupart des pays développés. En France, les cotisations sociales représentent jusqu'à 48 % du coût total d'un salarié, finançant l'assurance maladie, l'assurance chômage, les retraites et la prévoyance. Cette architecture fiscale, conçue au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, n'avait pas anticipé l'émergence d'une force productive capable de remplacer massivement le travail humain sans générer ces prélèvements.
Le constat est saisissant : lorsqu'une entreprise remplace dix salariés par un système d'intelligence artificielle pour réaliser une prestation intellectuelle vendue 10 000 euros, environ 1 200 euros de cotisations sociales disparaissent du circuit économique. À l'échelle d'un pays, une automatisation massive pourrait creuser un gouffre budgétaire considérable, menaçant simultanément les recettes fiscales et augmentant les dépenses sociales liées aux reconversions et aux allocations chômage.
Une transformation du marché du travail sans précédent
L'ampleur du phénomène est documentée par les grandes institutions économiques internationales. Le Fonds monétaire international (FMI) a estimé qu'environ 40 % des emplois dans le monde sont significativement exposés aux capacités de l'intelligence artificielle, une proportion qui monte à 60 % dans les pays à hauts revenus. Le Forum économique mondial anticipe, dans son rapport sur l'avenir de l'emploi 2025, que 92 millions de postes seront déplacés d'ici 2030, tandis que 170 millions de nouveaux rôles émergeront, soit un solde net positif de 78 millions d'emplois.
Cependant, ces projections optimistes masquent des réalités sectorielles préoccupantes. L'IA est déjà à l'œuvre dans des domaines autrefois réservés aux travailleurs qualifiés : rédaction journalistique, analyse juridique, comptabilité, développement de logiciels et même radiologie médicale. « L'IA n'est plus une promesse lointaine. Elle est déjà à l'œuvre dans les centres d'appels, les rédactions, les services comptables, les studios de création et les cabinets juridiques », soulignent de nombreux analystes. Des géants comme HSBC, qui voit 20 000 emplois menacés par l'IA, illustrent concrètement l'ampleur de cette mutation dans le secteur bancaire mondial.
La transformation touche désormais des professions très diplômées, créant un « effet ciseau » particulièrement redouté des économistes : d'un côté, des recettes fiscales en recul à mesure que l'emploi se raréfie dans ces secteurs ; de l'autre, des dépenses sociales en hausse pour financer la formation et le reclassement des travailleurs déplacés. En France, la Direction générale des finances publiques (DGFiP) a elle-même perdu 30 000 emplois en quinze ans, soit 25 % de ses effectifs, en partie sous l'effet de la numérisation administrative, préfigurant ce que l'ensemble de l'économie pourrait traverser à grande échelle.
Taxer les robots : un débat aux multiples facettes
Face à cette menace budgétaire, l'idée d'une taxation de l'intelligence artificielle revient régulièrement dans le débat public. Marietje Schaake, femme politique néerlandaise et membre du parti Démocrates 66, est l'une des voix les plus actives en faveur de cette option. Après avoir salué l'impôt minimum de 15 % sur les multinationales, adopté sous l'égide de l'OCDE et entré en vigueur dans l'Union européenne le 1er janvier 2024, elle plaide pour une étape supplémentaire : cibler fiscalement les entreprises d'intelligence artificielle. « Les emplois seront déplacés ou supprimés par le prochain chapitre de la révolution technologique, et les entreprises doivent en partager les coûts sociaux », affirme-t-elle avec conviction.
La Corée du Sud a été pionnière dans cette approche, introduisant dès 2017 une réduction des avantages fiscaux pour les entreprises remplaçant des emplois humains par de l'IA. L'Union européenne travaille quant à elle sur un projet de directive visant à harmoniser la taxation de l'IA au niveau communautaire, avec une approche privilégiant une taxe sur le chiffre d'affaires des entreprises utilisant massivement ces technologies, à un taux modulé selon le secteur d'activité.
Mais la taxe IA ne fait pas l'unanimité parmi les économistes. Daniel Waldenström, professeur à l'Institut d'économie industrielle de Stockholm, s'y oppose fermement : « Il n'y a pas eu d'augmentation significative du chômage, même aux États-Unis. Nous ne pourrons jamais définir précisément ce qu'est l'IA ou l'automatisation. Nous devons continuer à taxer ce qui existe déjà : les revenus du travail, la consommation et les plus-values. » Carl Frey, professeur associé en IA et travail à l'université d'Oxford, partage ce scepticisme tout en reconnaissant que le système fiscal devra s'adapter en profondeur à cette nouvelle réalité économique.
Le FMI lui-même, dans un rapport publié en 2025, a refusé de recommander une taxe spécifique sur l'IA, estimant qu'elle pourrait freiner la productivité et fausser le marché. L'institution a plutôt préconisé d'augmenter les impôts sur le capital — qui ont diminué à mesure que la charge fiscale sur le travail augmentait — de créer un impôt supplémentaire sur les bénéfices « excessifs » des entreprises technologiques, et de réviser les incitations fiscales liées à l'innovation et aux brevets. Des mesures qui reconnaissent implicitement que la fiscalité du seul travail ne suffira plus à financer les États-providence modernes à l'ère de l'automatisation.
Pour certains experts, la solution passe par un changement de paradigme plus radical : reconnaître aux IA et aux robots un statut économique permettant de leur associer des contributions sociales proportionnelles à la valeur ajoutée qu'elles génèrent. Une piste explorée en France et en Europe, mais dont la mise en œuvre se heurte à d'immenses obstacles juridiques et politiques. Dans ce contexte incertain, 77 % des demandeurs d'emploi utilisent déjà l'IA dans leurs recherches d'emploi, signe que la transformation est bien en marche — qu'elle soit régulée fiscalement ou non. La question du financement des services publics à l'ère de l'automatisation reste l'un des grands défis collectifs des prochaines décennies.