Jean Tirole veut l'IA plutôt que le Doliprane, le ministre réplique
Le prix Nobel d'économie Jean Tirole a relancé en septembre 2026 le débat sur la réindustrialisation de la France. Dans ses entretiens et dans son livre « Économie du désordre mondial », il a plaidé pour investir dans l'IA et les biotechnologies plutôt que pour protéger des secteurs comme l'automobile ou le Doliprane. Le ministre de l'Industrie, Sébastien Martin, lui a répondu, et la discussion s'est poursuivie à la Banque de France le 24 septembre.
« Économie du désordre mondial », signé de Jean Tirole et de Karine Van der Straeten, est paru le 10 septembre 2026 aux éditions Albin Michel – PUF, selon la Toulouse School of Economics. Jean Tirole est prix Nobel d'économie 2014, et Karine Van der Straeten dirige la Fondation Jean-Jacques Laffont-TSE. L'école présente l'ouvrage comme un best-seller qui alimente le débat public, avec ce message : « Ni la France ni l'Europe ne sont vouées au déclin. »
Le même jour, l'économiste était l'invité de RTL. Rapportés le 10 septembre par Le Figaro et 21 News, ses propos ont été sévères : « On déplace des transats pendant que le Titanic est en train de couler. » Sur l'Europe, il a ajouté : « Nous sommes absents pratiquement partout », en citant les semi-conducteurs et des investissements industriels arrivés trop tard.
Il s'en est aussi pris au débat électoral : « Quand on voit les dernières élections, c'était : est-ce qu'on va augmenter le salaire d'un tel, diminuer la retraite d'un tel… » Avant de trancher : « C'est important mais ce n'est pas à la hauteur du moment », l'enjeu étant selon lui « l'avenir de nos enfants ». Il a qualifié la dette de « bombe à retardement ».
L'automobile, la « mid-tech » et le retard dans l'IA
Au cœur de son argument figure un écart de dépenses de recherche. Selon lui, environ un tiers de la R&D privée européenne concerne l'automobile, qu'il range dans la « mid-tech », alors qu'environ 85 % de la R&D américaine va à la tech. Il n'a pas précisé la source de ces chiffres, rapportés par 21 News. Pour l'économiste, l'Europe a concentré ses efforts sur des industries matures pendant que les États-Unis misaient sur les technologies de rupture.
Toujours sur RTL le 10 septembre, il a jugé l'Europe « très en retard » dans l'intelligence artificielle. Il a dit espérer que Mistral puisse contribuer à réduire cet écart. Sur les semi-conducteurs, il a souligné l'absence européenne, un enjeu qui touche aussi les puces d'IA.
Il ne rejette pas la régulation : elle lui paraît souhaitable, mais difficile à mettre en place, faute d'intérêt des États-Unis et de la Chine. Pour lui, l'Europe a besoin d'une « monnaie d'échange », car il craint que « la Chine et les États-Unis pourront nous menacer ». Sur ce volet, le règlement européen sur l'IA fixe déjà un cadre pour le continent.
Sur BFMTV, le 10 septembre, le titre était : « Il faut arrêter de se focaliser sur la réindustrialisation ». Jean Tirole y reproche à la France d'investir dans « l'industrie d'hier » en oubliant l'IA et les biotechnologies.
La réplique du ministre et le débat à la Banque de France
Sébastien Martin a répondu publiquement, sur LinkedIn selon L'Express. D'après Énergies de la mer, qui rapportait ses propos le 21 septembre, le ministre a demandé : « Pourquoi opposer l'IA et l'industrie ? » Il a ajouté : « Nous devons investir massivement dans ces technologies. » Il a toutefois reconnu le retard de la France et de l'Europe dans l'IA et les biotechnologies.
Le ministre a aussi jugé que « le débat qui gonfle depuis quelques jours est inquiétant après 10 ans de lutte pour réindustrialiser le pays ». Il a poursuivi : « Prendre de haut cette stratégie, c'est mépriser les Français, ses ouvriers et dirigeants ».
Le jeudi 24 septembre 2026, Jean Tirole et Karine Van der Straeten ont présenté leur livre lors d'un débat organisé à la Banque de France, dont L'Express était partenaire, selon le compte rendu de l'hebdomadaire publié le 26 septembre. Les deux auteurs y défendent une ligne claire : « Nous cherchons trop à protéger les industries qui ont fonctionné dans le passé, mais ont un avenir limité », avant de demander : « La fabrique du Doliprane, par exemple, est-ce vraiment l'avenir de la France ? »
Jean Tirole a nuancé son propos à la Banque de France : « Je ne veux pas être doctrinaire. » Il a ajouté : « Un Airbus, ça marche bien » et « Les drames sociaux doivent être vus au cas par cas. » Karine Van der Straeten a précisé : « Nous ne disons pas : "pas d'industrialisation" ».
Il a aussi jugé que « les souverainistes mettent en danger notre souveraineté ». Selon L'Express, il critique la loi d'accélération industrielle, qu'il juge tournée vers des industries mid-tech. De son côté, Olivier Lluansi a écrit dans Marianne : « Nous ne pouvons pas choisir "l'innovation de rupture" contre "le fabriqué en France". »