Un premier roman soupçonné d'avoir été écrit par une IA agite l'édition
L'écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien, auteur du roman C'était ça ou mourir paru chez Boréal au Québec et chez Grasset en France, est accusé depuis le 21 septembre 2026 d'avoir fait rédiger son livre par une intelligence artificielle. L'accusation, lancée par un compte anonyme sur le réseau social X, s'appuie sur un logiciel de détection appelé Pangram. Elle survient le jour même où l'auteur reçoit le prix Fnac du meilleur roman, alors que le texte figure aussi dans les sélections des prix Goncourt, Femina et Médicis. L'écrivain et ses deux maisons d'édition rejettent fermement ces accusations.
Le compte X à l'origine de la polémique, suivi par seulement 92 abonnés, affirme que la « sensation littéraire de la rentrée » a été écrite « presque intégralement par une intelligence artificielle ». Son auteur a soumis plusieurs extraits du roman à Pangram, un outil qui se présente comme l'un des plus fiables du marché pour repérer les textes générés par IA. Le logiciel a renvoyé un taux de composition automatisée situé entre 95 % et 100 % sur les passages testés. D'autres détecteurs concurrents, sollicités ensuite par plusieurs médias, ont donné des résultats beaucoup plus dispersés, allant de 7 % à 59 %, voire des verdicts contradictoires d'un extrait à l'autre.
Thélyson Orélien, 38 ans, revendique une vingtaine d'années d'écriture avant la publication de ce premier roman très remarqué. Il balaie l'accusation d'un revers de main : « Je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine », a-t-il déclaré à la presse. L'auteur situe son style dans une tradition littéraire caribéenne marquée par la répétition et le rythme oral, des procédés qu'il juge injustement assimilés à des marqueurs d'écriture automatisée. Il conteste par ailleurs toute valeur probante à un outil statistique appliqué à une langue littéraire aussi singulière que la sienne.
Grasset dénonce une « campagne de haine »
Du côté de l'éditeur français, la réaction a été immédiate et sans nuance. Grasset qualifie l'accusation de « campagne de haine » et refuse d'entrer dans un débat qu'il juge orchestré, évoquant une possible jalousie après le succès soudain du roman et son prix Fnac obtenu le jour même des faits. La maison québécoise Boréal, coéditrice du texte, apporte un éclairage complémentaire en assurant que le premier jet du roman remonte à plusieurs années, bien avant la démocratisation des outils d'écriture automatisée, et qu'il a fait l'objet d'un travail éditorial classique et approfondi.
Le contexte éditorial ajoute une couche de complexité à l'affaire. La publication de C'était ça ou mourir chez Grasset a été préparée sous la direction d'Olivier Nora, limogé en avril de la tête d'Hachette, à qui Thélyson Orélien avait publiquement apporté son soutien. Certains observateurs du milieu littéraire y voient un arrière-plan de tensions internes à la maison d'édition, sans que cela ne permette de trancher la question technique posée par les résultats de Pangram.
Interrogée sur la controverse, Brigitte Giraud, présidente du jury du prix Femina, a défendu la qualité du texte, le jugeant « remarquable », tout en réclamant « une preuve rigoureusement établie » avant de tirer la moindre conclusion. Cette prudence illustre le malaise d'un milieu littéraire pris de court par un outil de détection qu'il ne maîtrise pas et dont la fiabilité, même revendiquée à 100 % sur les textes humains et 97,5 % sur les productions de ChatGPT par son concepteur, reste discutée face à des styles littéraires atypiques ou à une syntaxe très travaillée.
Un débat plus large sur la détection de l'IA dans l'édition
Cette affaire n'est pas isolée. Au Canada, une autre autrice, Chanel Sutherland, avait dû défendre son recueil de nouvelles après qu'un détecteur d'IA eut signalé son texte, ancré dans une tradition orale vincentienne fondée sur la répétition et le rythme, comme suspect. Son éditeur avait alors dénoncé un biais culturel des outils de détection, incapables de distinguer une voix littéraire singulière d'un texte généré automatiquement. Le phénomène rappelle aussi, dans un tout autre registre, la vigilance croissante des jurys face aux textes générés par ChatGPT, où la frontière entre aide à l'écriture et rédaction automatisée intégrale devient elle aussi un sujet de crispation croissante.
Le monde de l'édition n'a pour l'instant adopté aucune norme commune pour authentifier l'origine d'un manuscrit, alors que les grands prix littéraires francophones, à l'image du Prix Méditerranée des Lycées, continuent de reposer sur la seule appréciation humaine des jurys. L'affaire Orélien pourrait accélérer une réflexion collective sur la nécessité de règles claires, tant les conséquences d'une accusation infondée sur la réputation d'un auteur peuvent être lourdes. À ce stade, aucune preuve définitive n'a été apportée dans un sens ou dans l'autre, et le jury du Goncourt n'a fait aucune annonce concernant le maintien du roman dans sa sélection.