Méditerranée : 300 créatures marines filmées sous l'eau près des côtes
Près de 300 créatures marines ont été filmées pour la première fois sous l'eau à quelques encablures des côtes méditerranéennes françaises. Grâce à des caméras immergées et à des techniques de recensement inédites, scientifiques et plongeurs dévoilent une biodiversité insoupçonnée, du littoral jusqu'aux profondeurs du sanctuaire Pelagos.
L'image a de quoi surprendre. À peine quelques mètres sous la surface, entre herbiers de posidonie, tombants rocheux et embouchures de fleuves, une profusion de poissons, de crustacés et de mollusques évolue loin des regards. Des dispositifs de vidéo sous-marine — les fameuses caméras appâtées, dites BRUV, et les véhicules télécommandés (ROV) — ont permis de capturer sur pellicule numérique près de 300 espèces, dont certaines n'avaient jamais été observées vivantes aussi près du rivage.
Cette documentation s'inscrit dans un vaste effort d'inventaire du vivant marin mené le long de la côte française. Contrairement à la pêche ou aux prélèvements destructifs, ces caméras posées au fond enregistrent les allées et venues de la faune sans la perturber. Résultat : des séquences rares qui offrent aux chercheurs un aperçu fidèle des équilibres écologiques d'une mer réputée parmi les plus riches — et les plus menacées — de la planète.
Une biodiversité côtière enfin révélée par l'image
Ces images viennent compléter les résultats de la mission scientifique BioDivMed 2023, qui a cartographié pour la première fois, de mai à fin juillet 2023, la biodiversité de la zone côtière méditerranéenne française. De la surface des lagunes aux embouchures de fleuves, en passant par les ports et jusqu'au sanctuaire Pelagos, entre la Corse et le continent, jamais un tel inventaire du vivant n'avait été réalisé à une échelle aussi fine. Sur près de 700 prélèvements d'ADN environnemental, les équipes ont recensé 267 espèces de poissons.
L'atout de la caméra tient à sa discrétion. Là où la plongée humaine reste limitée dans le temps et en profondeur, un boîtier immergé peut filmer des heures durant, de jour comme de nuit, jusque dans des habitats inaccessibles aux scientifiques. Mérous bruns, corbs, saupes, hippocampes, murènes ou encore rascasses défilent ainsi devant l'objectif, révélant des comportements — chasse, reproduction, territorialité — que l'on ne pouvait jusqu'ici que deviner. Chaque séquence devient une archive précieuse, comparable d'une année sur l'autre pour mesurer l'état de santé du littoral.
Parmi les découvertes les plus spectaculaires figure l'ange de mer, un requin plat longtemps considéré comme disparu de Méditerranée, repéré à plusieurs reprises. Ce croisement entre vidéo sous-marine et ADN environnemental — une technique qui identifie les espèces à partir des traces génétiques qu'elles laissent dans l'eau — dessine un portrait d'une précision inédite de la vie littorale, y compris pour les espèces les plus furtives, trop petites ou trop rares pour être vues à l'œil nu. La Méditerranée livre ainsi une partie de ses secrets les mieux gardés.
Des côtes françaises au cœur de la protection des océans
Ces travaux ne relèvent pas de la simple curiosité naturaliste. En révélant la richesse cachée du littoral, ils fournissent aux pouvoirs publics des données précieuses pour lutter contre la pollution, définir de nouvelles réserves marines et mieux encadrer les activités humaines. La mer Méditerranée, qui abrite plus de 10 000 espèces marines connues alors qu'elle ne couvre qu'une infime fraction de la surface des océans, concentre à elle seule une part considérable de la biodiversité mondiale.
L'effort se poursuit d'ailleurs sur le long terme. Dans le sillage de BioDivMed, l'expédition OceanoScientific ADNe Méditerranée observe désormais régulièrement le littoral, de Menton à Banyuls-sur-Mer et tout autour de la Corse, dans le cadre d'un premier cycle étalé sur cinq ans (2024-2028). Ces campagnes répétées permettront de suivre l'évolution des populations, de détecter l'arrivée d'espèces invasives et de mesurer les effets du réchauffement sur des écosystèmes déjà soumis à une forte pression.
La question dépasse largement les frontières françaises. La vie sous-marine du bassin méditerranéen se trouve au cœur des enjeux internationaux de protection de l'océan, comme l'a illustré la troisième Conférence des Nations unies sur l'Océan, organisée à Nice. Filmer et recenser ces 300 créatures n'est donc pas une fin en soi : c'est un point de départ pour préserver un patrimoine naturel fragile, dont dépendent aussi bien la pêche que le tourisme et l'équilibre climatique de tout le bassin.