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Mohammed Harbi (1933‑2026), le maître libre de l’histoire algérienne, n'est plus

Figure intellectuelle majeure de l’Algérie contemporaine, historien engagé, témoin vivant de la guerre d’indépendance et critique infatigable des récits officiels, Mohammed Harbi s’est éteint à Paris à l’âge de 92 ans. Son œuvre, comme son engagement, font désormais partie intégrante de la mémoire collective du Maghreb et au‑delà.

Mohammed Harbi n’était pas seulement un historien : il fut un homme debout, ancré au cœur de l’histoire qu’il a racontée et analysée avec une rare lucidité. Né le 16 juin 1933 à El Harrouch, près de Skikda, il grandit dans une Algérie coloniale où s’affirmaient déjà les aspirations profondes à la liberté et à la dignité. Très tôt, il choisit de faire de sa vie un engagement politique et intellectuel. À seulement quinze ans, il adhère aux mouvements nationalistes qui préparent la lutte pour l’indépendance.

Pendant la guerre d’indépendance (1954‑1962), Harbi occupe des responsabilités essentielles au sein du Front de libération nationale (FLN). Il est, tour à tour, responsable de la presse de la Fédération de France du FLN, ambassadeur en Guinée, et secrétaire général du ministère des Affaires étrangères du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). Son rôle va bien au‑delà de celui d’un simple militant : il est un stratège et un penseur de la révolution, confronté à la fois aux réalités politiques et aux contradictions d’un mouvement en pleine construction.

Après l’indépendance, Harbi devient conseiller au cabinet du premier président algérien, Ahmed Ben Bella. Mais les lendemains de la guerre ne répondent pas à tous les espoirs. Lorsque le colonel Houari Boumédiène prend le pouvoir en 1965, Harbi s’oppose au nouvel ordre politique. Cette dissidence lui coûte cher : il est arrêté, emprisonné et gardé en résidence surveillée avant de s’évader vers la France en 1973.

Ce moment marque une transformation décisive : de militant, il devient historien. Dans l’exil parisien, il commence une carrière universitaire qui le mènera à enseigner l’histoire et la sociologie dans plusieurs universités françaises, dont Paris‑VIII et Paris‑Descartes. Mais surtout, il consacre ses recherches à la mémoire et à l’interprétation du nationalisme algérien, loin des récits officiels et des mythologies héroïques.

L’historien qui n’a jamais cessé de questionner

Au cœur de son œuvre se trouve une exigence méthodologique rare : ne jamais séparer le politique de l’humain, l’archive de l’expérience. Dans ses ouvrages — parmi lesquels Aux origines du FLN et Le FLN, mirage et réalité — Harbi interroge les structures internes du mouvement, déconstruit les mythes fondateurs et met au jour les tensions entre les idéaux révolutionnaires et les réalités du pouvoir. Sa vision de l’histoire est celle d’un esprit libre, jamais docile aux versions simplistes.

Sa démarche a profondément marqué l’historiographie algérienne et maghrébine, mais aussi le dialogue franco‑algérien sur les mémoires de la colonisation et de la décolonisation. Avec l’historien Benjamin Stora, il a contribué à ouvrir des terrains d’échange entre deux rives d’une histoire commune souvent traumatique. Ensemble, ils ont tenté de faire dialoguer récits et mémoires sans compromission, sans concessions.

Intellectuel critique et humaniste, Harbi n’a jamais renié ses engagements. Même en dehors de son pays natal, il s’est tenu aux côtés des mouvements de justice sociale et des luttes pour l’émancipation des peuples. Il considérait que l’histoire n’était pas un simple récit du passé, mais un instrument de compréhension du présent et de transformation du futur.

Dans un pays marqué par des mémoires souvent figées, il déclarait encore récemment : « L’histoire doit être un lieu de débat, non une arme de division inamovible. » C’est cette exigence qui le distingue, cette foi en une histoire vivante, pluraliste et courageuse.

Mohammed Harbi est mort le 1er janvier 2026 à Paris à l’âge de 92 ans, laissant derrière lui une œuvre monumentale, incontestablement l’une des plus importantes pour comprendre l’Algérie contemporaine. Sa vie fut une quête d’émancipation, de vérité et de justice. À travers ses livres, ses enseignements et ses prises de position, il a offert au monde académique et au grand public les outils pour penser une histoire complexe sans jamais trahir la nuance.

En le pleurant, c’est aussi l’esprit critique, la liberté de pensée et le courage intellectuel que l’on honore. Son héritage restera une référence pour les générations à venir, un appel à interroger sans relâche les récits nationaux et à faire de l’histoire un espace de liberté, de mémoire partagée et de dépassement des silences.

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