Maroc : une pétition citoyenne pour la nationalité des descendants juifs
Une pétition législative, déposée par des citoyens marocains et ayant recueilli plus de 20 000 signatures, a été transmise à la Chambre des représentants du Maroc. Elle propose d'ouvrir l'accès à la nationalité marocaine aux enfants et petits-enfants de juifs marocains ayant quitté le pays, ouvrant un débat inédit sur l'identité nationale et la réconciliation mémorielle. Mais derrière l'élan symbolique, des voix s'élèvent pour alerter sur les risques concrets que pourrait faire peser cette mesure sur les populations les plus vulnérables.
Le gouvernement marocain a officiellement transmis au Parlement une pétition législative proposant d'étendre la nationalité marocaine aux descendants de la diaspora juive du pays. L'initiative, portée par des citoyens via le Portail national de la participation citoyenne, a franchi une étape procédurale majeure en atteignant le seuil requis de 20 000 signatures, conformément à la législation marocaine en vigueur. Cette démarche citoyenne illustre la volonté d'une partie de la société marocaine de renouer avec l'une des composantes historiques de son identité collective.
Les initiateurs de la pétition avancent que certains descendants de Marocains juifs auraient été privés de leur nationalité d'origine en raison de l'éloignement géographique, ou de contraintes administratives et politiques propres à leurs pays de résidence. En réclamant une reconnaissance élargie, ils entendent permettre à ces descendants de bénéficier pleinement des droits liés à la citoyenneté marocaine, qu'ils soient d'ordre culturel, social, économique ou, à terme, politique.
Un ancrage constitutionnel fort
Les porteurs du texte s'appuient sur les dispositions constitutionnelles du Maroc, qui consacrent explicitement la pluralité des composantes de l'identité nationale. La Constitution de 2011 reconnaît en effet plusieurs affluents culturels fondateurs : l'amazigh, l'arabo-islamique, le saharo-hassani, mais aussi l'hébraïque, sans oublier les influences africaines, andalouses et méditerranéennes. En invoquant cet ancrage constitutionnel, les pétitionnaires entendent légitimer leur démarche et inscrire l'ouverture de la nationalité dans la continuité de la vision identitaire officielle du royaume.
Cette initiative s'inscrit dans un contexte de rapprochement entre le Maroc et Israël, formalisé par les Accords d'Abraham en décembre 2020, qui ont conduit à la normalisation des relations diplomatiques entre les deux pays. Depuis lors, les échanges entre les deux nations ont connu une accélération notable, notamment dans les domaines économique, touristique et culturel. De nombreux Israéliens d'origine marocaine ont ainsi renoué des liens avec leur pays d'origine, alimentant un débat de fond sur la reconnaissance identitaire et mémorielle de cette communauté. Lire aussi : Maroc-Israël, le royaume chérifien nouvelle terre promise de Tel-Aviv ?
La diaspora juive marocaine est estimée à plusieurs centaines de milliers de personnes, réparties principalement en Israël, en France, en Espagne, au Canada et aux États-Unis. Longtemps attachés à leurs racines, de nombreux membres de cette communauté ont maintenu un lien fort avec le Maroc à travers la langue, la gastronomie, les traditions religieuses et culturelles, voire les visites régulières dans leurs villes ou villages d'origine. L'idée de récupérer la nationalité marocaine représente, pour beaucoup, une démarche symbolique autant que pratique, celle d'un retour aux sources officiellement reconnu.
Une menace réelle pour les habitants des quartiers populaires
Une inquiétude bien concrète monte pourtant dans les quartiers populaires des grandes villes marocaines. À Casablanca, Rabat, Fès ou Marrakech, des destructions de logements et des opérations d'expulsion de familles vivant dans des habitations dites « menaçant ruine » se multiplient depuis plusieurs années, laissant des milliers de ménages sans solution de relogement digne. Ces démolitions, souvent liées à des projets de rénovation urbaine ou de valorisation foncière, alimentent un sentiment croissant d'insécurité résidentielle chez les habitants des médinas et des quartiers périphériques, déjà soumis à de fortes pressions spéculatives.
Dans ce contexte tendu, l'ouverture de la nationalité marocaine aux descendants de la diaspora juive suscite des craintes légitimes parmi les populations les plus vulnérables. Si des milliers de ressortissants israéliens ou franco-marocains fortunés obtiennent la nationalité marocaine et les droits fonciers qui y sont liés, le risque d'une spéculation immobilière accrue dans les quartiers historiques est réel. Des associations de défense du droit au logement redoutent que cette mesure, conjuguée à l'afflux de capitaux étrangers depuis la normalisation avec Israël, ne précipite la gentrification de médinas et de quartiers populaires, contraignant les résidents actuels — souvent locataires ou occupants sans titre — à quitter des logements qu'ils habitent depuis des générations.
La question du foncier est en effet au cœur des tensions. De nombreuses familles juives ayant quitté le Maroc ont laissé derrière elles des biens immobiliers, dont certains ont depuis été occupés par d'autres familles, revendus ou intégrés dans le patrimoine de l'État. Une reconnaissance de nationalité ouvrant potentiellement des voies de restitution ou de réclamation juridique pourrait raviver des contentieux fonciers dormants, au détriment des occupants actuels. Des juristes marocains appellent à la plus grande vigilance et réclament que toute évolution législative s'accompagne de garanties explicites protégeant les populations résidentes contre toute forme d'éviction.
Conformément aux procédures légales en vigueur, la Chambre des représentants dispose d'un délai d'examen pour se prononcer sur la recevabilité de la pétition. Si elle est déclarée recevable, la proposition suivra ensuite le processus législatif habituel : débat en commission, examen en séance plénière et éventuel vote, avant toute promulgation officielle. À ce stade, aucune décision définitive n'a été prise, et le texte reste soumis à l'appréciation souveraine des élus.
Les avis sont partagés au sein de la classe politique et de la société civile marocaines. Certains y voient une avancée mémorielle et diplomatique, une façon de réparer une injustice historique et de renforcer les liens entre le Maroc et sa diaspora juive mondiale. D'autres, plus réservés, soulèvent des questions pratiques relatives à la double nationalité, aux implications sur le code de la nationalité, et aux éventuels précédents que cette mesure pourrait créer pour d'autres composantes de la diaspora marocaine à travers le monde.
Cette initiative s'inscrit néanmoins dans une tendance de fond observée depuis plusieurs années au Maroc. Le royaume a multiplié les gestes symboliques en direction de son patrimoine juif : restauration de synagogues, inauguration de musées dédiés à la mémoire judéo-marocaine, organisation de festivals culturels soutenus par les autorités. La pétition actuellement soumise au Parlement pourrait constituer une nouvelle étape dans ce long processus de reconnaissance — à condition, insistent les défenseurs des droits sociaux, qu'elle ne se fasse pas au prix de l'exclusion des populations qui, elles, n'ont jamais quitté le pays.
L'enjeu dépasse la simple question administrative de la nationalité : c'est une réflexion plus profonde sur ce que signifie être Marocain, sur la capacité du royaume à embrasser toutes les facettes de son histoire plurielle, et sur la place que la société souhaite accorder à ses enfants de la diaspora, quelle que soit leur religion d'origine. Mais cette réflexion devra aussi répondre à une exigence de justice sociale : garantir que la réconciliation mémorielle ne se construise pas sur le déracinement de ceux qui sont restés.