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Maroc : la polémique des corbillards révèle les tensions sur la place de la religion

Une décision en apparence technique sur le transport funéraire a suffi à déclencher fin février une vive polémique au Maroc. En cause : la suppression puis la réintroduction des mentions religieuses sur les corbillards, révélant des fractures profondes sur la place de l'islam dans l'espace public et la reconnaissance du pluralisme religieux dans le royaume.

Tout a commencé par un arrêté conjoint des ministères de l'Intérieur et de la Santé, signé le 13 mai 2025 et publié au Bulletin officiel le 12 février 2026. Ce texte imposait aux véhicules funéraires une « sobriété visuelle » stricte : seule la mention « transport des morts » était autorisée, accompagnée de deux bandes latérales vertes et de l'identification du propriétaire. Toute inscription religieuse, publicité ou symbole confessionnel était proscrit.

Cette nouvelle réglementation a immédiatement suscité l'indignation d'une partie de l'opinion. Au Maroc, les corbillards arborent traditionnellement la chahada (profession de foi musulmane), des versets coraniques ou des formules pieuses. Pour beaucoup, cette pratique relève de la dimension spirituelle du dernier voyage et fait partie intégrante de l'identité nationale.

Une controverse aux dimensions multiples

Sur les réseaux sociaux, les critiques ont rapidement fusé. Certains ont dénoncé une décision perçue comme déconnectée des réalités culturelles et religieuses du pays. D'autres y ont vu une volonté d'effacer l'affichage islamique pour ne pas « heurter » les minorités juive ou chrétienne, alimentant une vague de contestation.

Le débat a toutefois révélé des positions plus nuancées. Des voix issues des communautés juive et laïque ont mis en avant le principe d'égalité symbolique entre citoyens, certains plaidant pour une neutralité complète de l'espace public, d'autres pour un pluralisme d'affichage religieux encadré par la loi. La Constitution marocaine reconnaît en effet l'apport hébraïque à l'identité nationale, tout en consacrant l'islam comme religion d'État.

Face à l'ampleur de la contestation, le gouvernement a rapidement annoncé un texte complémentaire. L'arrêté n°442.26, signé le 25 février 2026 par Abdelouafi Laftit, ministre de l'Intérieur, et Khalid Aït Taleb, ministre de la Santé, a été publié au Bulletin officiel pour mettre fin à la polémique.

Les formules religieuses finalement maintenues

Selon ce nouveau texte, les corbillards pourront désormais afficher trois mentions religieuses strictement délimitées : « Il n'y a de dieu que Dieu, Mohammed est le Messager de Dieu », « Toute âme goûtera à la mort » et « Transport des défunts musulmans ». Ces inscriptions doivent figurer sur les deux côtés du véhicule, dans un ordre précis, accompagnées des coordonnées du propriétaire.

Les autorités ont présenté cette révision comme une volonté de « concilier exigences sanitaires, ordre public et respect des références religieuses », tout en harmonisant les pratiques sur l'ensemble du territoire. Les véhicules restent soumis aux normes techniques strictes : cabine mortuaire d'au moins deux mètres de long, revêtement lavable et désinfectable, système de réfrigération obligatoire.

Si la crise immédiate semble désamorcée, le débat de fond perdure. Une partie de l'opinion considère cette issue comme une victoire de la défense de l'identité islamique. D'autres estiment que la question de la visibilité des minorités religieuses et de la neutralité de l'État dans l'espace public reste entière. Cette controverse s'inscrit dans une réflexion plus large sur la gestion du pluralisme religieux au Maroc, entre attachement à la tradition musulmane majoritaire et reconnaissance des autres composantes historiques de la nation.

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