Titres-restaurant : l'agrément accordé à Hema fait monter la température chez les restaurateurs
L'enseigne Hema, spécialisée dans la vente d'articles de maison et de décoration à bas coût, a obtenu l'autorisation d'accepter les titres-restaurant depuis le début janvier 2026. Cette décision, officialisée le 5 janvier, ravive une polémique majeure dans le secteur de la restauration : l'extension progressive des bénéficiaires des titres-restaurant au-delà de leur vocation initiale. Pour les restaurateurs français, cette agrément représente l'ouverture d'une boîte de Pandore menaçant directement leurs revenus déjà fragilisés.
L'autorisation accordée à Hema couvre une offre alimentaire composée presque exclusivement de produits de snacking et de confiserie, selon la dénonciation de l'UMIH, l'organisation patronale principale du secteur de la restauration. Ce qui semble banal à première vue révèle en réalité une trajectoire inquiétante : le système des titres-restaurant, conçu à l'origine pour soutenir la restauration traditionnelle, se dilue progressivement parmi des commerces de détail généralistes.
Les restaurateurs formulent une critique cinglante : si Hema peut accepter des titres-restaurant avec une offre de confiserie, qu'empêchera demain une chaîne de sport de vendre des barres énergétiques et des bouteilles d'eau avec le même avantage? Qu'empêchera une boutique de vêtements d'étendre les titres-restaurant à quelques friandises et boissons? Cette logique du précédent risque de transformer le système de titres-restaurant en un vague programme de « bons d'achat généralisés ».
Un système alimentaire en crise, miné par les extensions successives
Les chiffres racontent une histoire déjà problématique : en 2024, seulement 39,5% des titres-restaurant ont été dépensés dans des restaurants véritables, selon la Commission Nationale des Titres-Restaurant. Ce taux décroissant reflète les extensions antérieures du système, qui ont permis l'utilisation des titres dans les supermarchés en 2024, une mesure qui devrait persister au-delà de 2026.
Le secteur de la restauration souffre déjà d'une crise multifactorielle : augmentation des coûts énergétiques, hausse des prix des matières premières, pression salariale accrue. Chaque euro détourné vers des non-restaurateurs est perçu comme une hémorragie directe. La restauration, qui représente un vaste secteur employeur et culturel, se sent sacrifiée sur l'autel d'une logique commerciale libéralisée.
L'UMIH a directement dénoncé cette agrément comme une « dérive » du système, questionnant aussi les engagements en matière de responsabilité sociale et environnementale portés par le dispositif. En effet, si les titres-restaurant visaient originellement à favoriser des moments conviviaux et des repas équilibrés en restaurant, l'achat de confiserie chez Hema dénature complètement cet objectif social.
Une impasse réglementaire : quand la loi rattrape les intentions
Juridiquement, la décision d'agréer Hema repose sur les réglementations actuelles qui autorisent l'approbation de tout commerce vendant des produits alimentaires, même sans activité de restauration traditionnelle. Ce cadre légal, devenu trop permissif, révèle un problème structurel : les règles écrites ne reflètent plus l'intention originelle du dispositif.
Ce qui était autrefois un instrument ciblé de soutien à la restauration et au bien-vivre des salariés s'est progressivement transformé en un système capillaire touchant la grande distribution, le snacking, et maintenant, la décoration d'intérieur. La responsabilité incombe aux autorités de redéfinir les critères d'éligibilité et de restaurer l'équilibre entre les objectifs initiaux et les réalités économiques actuelles.
Le dossier Hema révèle une tension fondamentale : comment préserver un instrument social tout en le modernisant face aux évolutions du commerce? La réponse exige un réexamen complet des règles d'agrément et une clarification du périmètre des bénéficiaires autorisés. Sans cela, les titres-restaurant risquent de se vider progressivement de leur sens et de transformer les restaurateurs français en simples spectateurs d'une redistribution des aides sociales.