Friend.com : le collier IA qui envahit le métro parisien inquiète les défenseurs de la vie privée
Depuis fin janvier, les couloirs du métro parisien sont envahis par une campagne publicitaire mystérieuse. Des affiches blanches minimalistes affichent des promesses énigmatiques : « Je ne laisserai jamais la vaisselle dans l'évier », « Je regarderai tous les épisodes avec toi ». Derrière ces slogans, Friend.com, un collier doté d'intelligence artificielle qui se présente comme votre « meilleur ami ». Mais ce gadget à 113 euros, équipé d'un micro actif en permanence, suscite une vague d'inquiétude chez les défenseurs de la vie privée.
Le concept fait froid dans le dos. Ce pendentif circulaire, créé par Avi Schiffmann, un Américain de 23 ans diplômé de Harvard, renferme un microphone qui capte en continu les conversations et les bruits environnants. L'appareil analyse ce qu'il entend pour deviner vos activités : si vous marchez, si vous mangez, si vous regardez un film. Puis il vous envoie des messages sur votre smartphone, comme le ferait un ami attentionné. « Je serai toujours là pour prendre un café avec toi sur Paris », promet une affiche.
Sauf que cet ami numérique écoute tout, tout le temps. Et c'est précisément ce qui alarme les spécialistes. Laurence Devillers, chercheuse en intelligence artificielle à Paris-Sorbonne, met en garde contre ce qu'elle appelle « l'économie de l'attachement ». Ces machines seraient capables de « stimulations émotionnelles qui déchargent de la dopamine et d'autres hormones du bonheur », enfermant leurs utilisateurs « dans une bulle qui les coupe de la réalité ».
Une surveillance déguisée en amitié
Les risques ne s'arrêtent pas à la dépendance affective. L'American Civil Liberties Union (ACLU) a alerté sur le fait que ce type d'appareil pourrait être utilisé à des fins de surveillance par des pirates informatiques, des entreprises privées ou même des gouvernements. Si le dispositif venait à être piraté, ce sont toutes vos conversations privées qui pourraient être exposées. Avi Schiffmann se défend en assurant que « techniquement, le collier n'enregistre pas vraiment, il écoute pour l'IA, pas pour un humain ». Une nuance qui peine à convaincre.
La campagne publicitaire, annoncée comme « la plus grande de l'histoire de France » avec plus de 5000 affiches prévues sur dix semaines, a déjà provoqué des réactions hostiles. À New York, où Friend.com s'était lancé en septembre 2025, les panneaux ont été massivement vandalisés. Des messages comme « L'IA ne se soucie pas de savoir si vous vivez ou mourez » ou « Capitalisme de surveillance » ont fleuri sur les affiches. À Paris, le même phénomène commence : des publicités déchirées, des « Stop IA » tagués.
Sur les réseaux sociaux, de nombreux internautes ont comparé ce gadget à un épisode de la série Black Mirror. Cette dystopie technologique qui semblait relever de la science-fiction devient une réalité commercialisée à 113,12 euros, livraison vers l'Europe comprise. Pourtant, le collier n'est officiellement disponible qu'en Amérique du Nord, où il peine d'ailleurs à trouver son public avec seulement 3000 exemplaires vendus depuis l'automne 2025.
Un flou juridique inquiétant
L'arrivée de Friend.com en Europe pose des questions juridiques majeures. Le Règlement général sur la protection des données (RGPD) et le règlement européen sur l'intelligence artificielle imposent des normes strictes sur la collecte et le traitement des données personnelles. Comment un appareil qui écoute en permanence peut-il respecter ces cadres légaux ? La question reste sans réponse claire. Les conditions d'utilisation de Friend.com permettraient même l'utilisation des données captées pour entraîner leurs modèles d'IA, selon plusieurs analyses.
En France, enregistrer une conversation sans le consentement de tous les participants est illégal. Si un porteur de ce collier capte les paroles d'inconnus dans le métro, qui est responsable ? Le fabricant ? L'utilisateur ? Ces zones grises juridiques n'empêchent pas la start-up de déployer sa campagne publicitaire agressive. Le message est clair : dans un monde où la solitude devient un marché, certains sont prêts à vendre leur intimité pour une illusion de compagnie. Reste à savoir si les Français mordront à l'hameçon ou rejetteront cette intrusion numérique déguisée en amitié.