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Dépression de Qattara : le rêve fou de créer une mer dans le Sahara

Créer le plus grand lac artificiel du monde en plein désert du Sahara : l'idée, aussi folle qu'elle paraisse, refait surface en Égypte. Le projet de la dépression de Qattara, qui consisterait à inonder une vaste cuvette naturelle de 18 000 km² avec l'eau de la Méditerranée, pourrait devenir une réponse aux défis énergétiques et climatiques du pays. En 2023, Le Caire a relancé une étude de faisabilité, ravivant un rêve vieux de plus d'un siècle.

L'Égypte, avec ses 120 millions d'habitants répartis sur un territoire de près d'un million de km², reste un pays façonné par la contrainte géographique. Moins de 1 % de sa surface est constituée d'eau et la grande majorité de la population vit à moins de 20 km du Nil et de son delta. Le reste n'est qu'un immense désert silencieux et inhabité. Pour dépasser cette limite, les dirigeants égyptiens ont multiplié les mégaprojets au fil des décennies : le plan Toshka dans les années 1990, la nouvelle capitale administrative à 45 km du Caire, ou encore le haut barrage d'Assouan achevé en 1970. Mais l'un des projets les plus audacieux jamais envisagés concerne une zone peu connue du nord-ouest du pays : la dépression de Qattara.

Située dans le désert de Libye, cette immense cuvette naturelle s'étend sur près de 18 000 km² et plonge jusqu'à 134 mètres sous le niveau de la mer, soit pratiquement le point le plus bas du continent africain. Son principe est d'une simplicité déconcertante : creuser un canal ou un tunnel de 55 à 100 km jusqu'à la Méditerranée, laisser l'eau s'engouffrer par gravité dans la dépression, et exploiter le dénivelé colossal pour produire de l'hydroélectricité. La chaleur extrême du désert ferait s'évaporer plusieurs mètres d'eau par an, assurant un écoulement continu et une production énergétique permanente.

Un rêve né au XIXᵉ siècle, entre géographes et espions

L'idée d'une « mer saharienne » remonte aux années 1870, lorsque le géographe français François Roudaire imagine d'inonder plusieurs dépressions du Sahara, en Égypte, en Algérie et en Tunisie. Ferdinand de Lesseps, bâtisseur du canal de Suez, s'y intéresse à son tour, y voyant l'occasion d'un second exploit. Leur projet, faute de soutien politique, ne verra jamais le jour, mais inspirera le dernier roman de Jules Verne, L'Invasion de la mer.

C'est en 1912 que le géographe allemand Albrecht Penck formule le premier plan concret pour la dépression de Qattara. Puis, en 1927, le géologue britannique John Ball réalise les premiers relevés topographiques précis et, en 1933, publie ses estimations de production hydroélectrique : entre 125 et 200 mégawatts. La Seconde Guerre mondiale relègue ensuite le projet aux oubliettes. La dépression sert alors de frontière naturelle lors des batailles d'El-Alamein, impraticable pour les blindés. Encore en 2015, des millions de mines terrestres y étaient enfouies.

Le tournant survient en 1957, quand la CIA soumet au président Eisenhower un mémorandum surprenant : inonder la dépression de Qattara pourrait, selon l'agence, favoriser la paix au Moyen-Orient. Le projet, « spectaculaire et pacifique », modifierait le climat régional, fournirait du travail et créerait de nouvelles zones habitables. Dans les années 1970, l'ingénieur allemand Friedrich Bassler propose même de creuser le canal à l'aide de 213 explosions nucléaires souterraines, chacune d'une puissance cent fois supérieure à la bombe d'Hiroshima. Le plan sera abandonné face aux risques environnementaux et géopolitiques évidents.

2023, la relance d'un projet titanesque

Le 11 avril 2023, l'Égypte a signé un contrat avec le cabinet EGIT Consulting pour réévaluer la faisabilité du projet avec les technologies actuelles. Les estimations modernes font état d'un potentiel considérable : jusqu'à 5 800 mégawatts de capacité installée, entre hydroélectricité classique et stockage par pompage. À titre de comparaison, le barrage d'Assouan produit environ 2 100 mégawatts. Le lac artificiel de Qattara, s'il était rempli, deviendrait comparable en taille au lac Ontario au Canada et serait visible depuis l'espace.

Au-delà de l'énergie, de nouvelles perspectives ont émergé. L'évaporation massive de l'eau de mer laisserait d'importants dépôts de sel et, surtout, de lithium, matière première stratégique pour les batteries de véhicules électriques. L'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis explorent déjà l'extraction de lithium à partir de bassins salins. Par ailleurs, le chercheur Amir AghaKouchak, de l'université de Californie à Irvine, étudie une dimension inédite : remplir la dépression pourrait absorber jusqu'à 1 200 km³ d'eau océanique, réduisant le niveau mondial des mers de 3 millimètres et ralentissant leur montée de 6 %.

Les obstacles restent néanmoins colossaux. Creuser un tunnel de 80 km à travers le désert, déminer une zone encore truffée de munitions de la Seconde Guerre mondiale, financer un chantier à plusieurs dizaines de milliards de dollars : autant de défis titanesques. Les scientifiques alertent aussi sur les risques de salinisation des nappes phréatiques et la transformation irréversible d'un écosystème désertique fragile. À terme, la dépression deviendrait un lac hypersalin, comparable à la mer Morte.

Entre promesse énergétique, ambition géopolitique et défi environnemental, le projet de la dépression de Qattara cristallise les contradictions d'une époque où les solutions les plus audacieuses côtoient les risques les plus vertigineux. Plus d'un siècle après les premières esquisses, l'Égypte n'a pas renoncé à transformer son désert en mer.

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