Héritage en France : 9 000 milliards d'euros, le grand transfert des baby-boomers
La France s'apprête à vivre le plus grand transfert de richesse de son histoire. D'ici 2040, la génération du baby-boom – née entre 1946 et 1964 – va léguer près de 9 000 milliards d'euros à ses descendants. Un pactole colossal, équivalent à trois fois la dette publique française, qui relance avec vigueur le débat sur la taxation des successions dans l'Hexagone.
Selon un rapport de la Fondation Jean-Jaurès, coordonné par le sénateur socialiste Alexandre Ouizille, cette « grande transmission » constitue un événement économique sans précédent. Les quelque 15 millions de Français issus du baby-boom détiennent environ 60 % du patrimoine total des ménages, estimé à 15 000 milliards d'euros par l'Insee. Immobilier, placements financiers, assurances-vie, épargne : quatre décennies de croissance économique et de flambée immobilière ont permis à cette génération d'accumuler une fortune considérable.
Le flux successoral annuel, qui s'élève aujourd'hui à environ 400 milliards d'euros, pourrait atteindre 677 milliards d'euros en 2040, selon les projections. D'ici là, le nombre de décès annuels devrait passer de 640 000 à près de 680 000, libérant potentiellement 3 millions de biens immobiliers sur la prochaine décennie.
Un système fiscal progressif, mais contesté
En France, les droits de succession obéissent à un barème progressif qui dépend du lien de parenté avec le défunt. Pour les transmissions en ligne directe – de parent à enfant –, chaque héritier bénéficie d'un abattement de 100 000 euros, renouvelable tous les quinze ans. Au-delà de cette franchise, le barème s'échelonne de 5 % pour les premiers 8 072 euros taxables à 45 % au-delà de 1,8 million d'euros.
Les conjoints mariés et partenaires de PACS sont, quant à eux, totalement exonérés de droits de succession. En revanche, les transmissions entre frères et sœurs sont taxées à 35 % puis 45 %, et celles entre personnes sans lien de parenté peuvent atteindre 60 %. « La France est l'un des pays du monde où la fiscalité sur les successions est la plus lourde, avec la Belgique et la Corée du Sud », soulignent plusieurs études comparatives internationales.
En pratique, toutefois, 87 % des héritages échappent à toute taxation, car leur montant reste inférieur au seuil d'imposition. Seuls 13 % des successions dépassent les 100 000 euros. Le Conseil d'analyse économique (CAE) précise que 1 % des héritiers les mieux dotés reçoivent en moyenne 4,2 millions d'euros nets, tandis que 0,1 % des successions dépassent les 10 millions d'euros.
Un débat politique brûlant autour du budget 2026
L'examen du projet de loi de finances 2026 a ravivé les discussions sur une éventuelle réforme. Le sénateur Ouizille propose un impôt spécifique sur les grandes successions, dont le rendement pourrait atteindre 10 à 15 milliards d'euros par an. Le gouvernement, de son côté, envisage une taxation accrue des plus-values latentes sur héritage, avec un objectif plus modeste de 1,3 milliard d'euros supplémentaires. Des ajustements sur les abattements familiaux et la fiscalité de l'assurance-vie, longtemps considérée comme une niche transmissible avantageuse, sont également à l'étude.
Parmi les mesures déjà en vigueur, une disposition adoptée en 2025 permet de transmettre jusqu'à 100 000 euros par donateur – et 300 000 euros par bénéficiaire – en exonération de droits, dans le cadre de donations destinées à l'acquisition d'un logement neuf ou à la rénovation énergétique. Cette mesure est applicable jusqu'au 31 décembre 2026.
Mais le sujet reste explosif. Selon un sondage YouGov pour Meilleurtaux, trois quarts des Français souhaitent une baisse des droits de succession, alors même que l'immense majorité des héritages n'est pas taxée. L'impôt sur la succession, souvent qualifié d'« impôt sur la mort » par ses détracteurs, cristallise une opposition viscérale dans l'opinion publique.
Au-delà de la polémique, l'enjeu est de taille. Aujourd'hui, les héritages représentent 60 % du patrimoine global des Français, contre 35 % en 1970. « On se dirige vers une société d'héritiers, où la constitution d'une fortune et l'accès à la réussite sociale ne sont plus possibles sans avoir reçu d'héritage », alerte la Fondation Jean-Jaurès. Réconcilier transmission patrimoniale et cohésion économique : tel est le défi que devra relever la France face à ce tsunami successoral.