Crues record en France : un pays submergé face à une menace climatique croissante
La France traverse une crise hydrologique sans précédent. Depuis la mi-janvier 2026, le pays enchaîne les épisodes pluvieux d'une intensité exceptionnelle, provoquant des crues record sur l'ensemble du territoire. Avec 81 départements placés simultanément en vigilance – dont deux en rouge et quatorze en orange –, la directrice de Vigicrues, Lucie Chadourne-Facon, a confirmé que « tous les records ont été dépassés » depuis la création du service en 2006. Pour les climatologues, cette catastrophe n'est que le prélude d'une nouvelle normalité.
Le constat est alarmant. La France est maintenue en alerte orange ou rouge de manière continue depuis trente jours consécutifs, une durée jamais observée depuis la mise en place du réseau Vigicrues. L'indice d'humidité des sols a atteint son plus haut niveau depuis le début des relevés en 1959, les terres ayant totalement perdu leur capacité d'infiltration. « Il n'y a absolument aucun retour à la normale attendu dans les prochains jours », a averti la responsable du service de prévision des crues.
Le sud-ouest du pays concentre les dégâts les plus spectaculaires. À La Réole, en Gironde, les eaux de la Garonne ont franchi la barre des dix mètres samedi 14 février. À Tonneins, dans le Lot-et-Garonne, un pic de 9,58 mètres a été mesuré, dépassant le précédent record de 2021. La digue protégeant la commune d'Aiguillon a cédé sous la pression des flots, contraignant l'évacuation d'environ 1 000 habitants sur les 4 300 que compte cette ville. Au total, plus de 1 500 personnes ont été déplacées dans le seul département du Lot-et-Garonne.
Des villages entiers se sont retrouvés « totalement isolés » le long de la Garonne. À Fourques-sur-Garonne, commune de 600 âmes, les secours ont dû intervenir en barque et en tracteur pour procéder aux évacuations. Tous les ponts entre Agen et Bordeaux ont été fermés à la circulation, imposant de longs détours aux automobilistes. En Gironde, 90 routes départementales ont été coupées.
La tempête Nils, un catalyseur dévastateur
Cet épisode de crues s'inscrit dans la continuité du passage de la tempête Nils, qui a balayé le sud-ouest de la France et l'Espagne, causant au moins deux morts et privant des dizaines de milliers de foyers d'électricité. Dimanche soir, 45 000 foyers restaient toujours sans courant selon Enedis. Les réseaux ferroviaire et téléphonique ont également été fortement perturbés, et leur rétablissement est ralenti par la saturation des sols.
L'ampleur de la mobilisation témoigne de la gravité de la situation : 370 gendarmes, 25 militaires et 700 sapeurs-pompiers ont été déployés sur le terrain. Le gouvernement a appelé l'ensemble des habitants des zones concernées à « la plus grande vigilance », recommandant d'éviter tout déplacement, de se réfugier dans les étages supérieurs des habitations et de suivre en permanence les alertes de Météo-France et de Vigicrues.
La baisse temporaire des niveaux d'eau ne doit pas faire illusion. De nouvelles précipitations, de l'ordre de 40 à 50 millimètres, étaient attendues en milieu de semaine, laissant craindre de nouvelles montées des eaux. « Les rivières sont extrêmement sensibles aux moindres précipitations et réagissent très rapidement », a précisé Lucie Chadourne-Facon. Un espoir d'amélioration se profile toutefois pour la fin de semaine avec une poussée anticyclonique annoncée par le sud.
« Ce type d'événement va devenir de plus en plus fréquent »
Au-delà de l'urgence immédiate, cette crise relance le débat sur l'impact du changement climatique sur la fréquence des phénomènes hydrologiques extrêmes. Le réchauffement planétaire, qui atteint désormais +1,4 °C par rapport à l'ère préindustrielle (+2,3 °C en Europe, le continent qui se réchauffe le plus vite), modifie en profondeur les régimes de précipitations. Les experts de l'INRAE estiment que les crues centennales pourraient devenir des événements survenant tous les 20 à 50 ans d'ici la fin du siècle.
Les projections sont préoccupantes. D'ici 2050, les pertes liées aux inondations de plaine devraient augmenter de 110 %, tandis que les dégâts causés par les crues éclairs progresseraient de 130 %. Quelque 17 millions de Français sont d'ores et déjà exposés au risque d'inondation, un chiffre appelé à croître. Une enquête récente révèle que sept Français sur dix estiment que les événements extrêmes se sont multipliés près de chez eux ces dernières années.
La France de février 2026 offre un aperçu concret de ce que les climatologues annoncent depuis des années. « Ce type d'événement va devenir de plus en plus fréquent », martèlent les scientifiques. Face à cette réalité, la question n'est plus de savoir si de telles crues se reproduiront, mais comment le pays s'y préparera. Entre renforcement des systèmes d'alerte, révision des plans d'urbanisme en zone inondable et adaptation des infrastructures, les défis sont immenses – et le temps presse.