« France sonnée », « un pouvoir sourd » : des journaux algériens jugent Paris
Lundi 19 octobre, El Watan titre en une « Une France sonnée et sans perspectives », L'Expression résume la situation par « Un pouvoir sourd » et Le Quotidien d'Oran a publié dimanche une analyse intitulée « La France au bord de la rupture ». Après le week-end de violences qui a suivi la mobilisation du 17 octobre, la presse algérienne francophone décrit un pays en crise et une réponse policière jugée disproportionnée. Revue de titres, journal par journal.
El Watan consacre sa une du lundi 19 octobre aux événements français. Le quotidien d'Alger y publie, selon la description qu'en donne Courrier international le même jour, la photo de deux personnes cagoulées portant des gilets jaunes qui fuient devant un bâtiment en flammes, sous le bandeau « Des manifestations contre la vie chère dégénèrent ». Son éditorial est titré « Affrontements violents et mobilisation d'une ampleur exceptionnelle : La France ébranlée ! ». D'après le JDD, qui a lu l'édition, le journal estime que « la colère de la jeunesse a rejoint le désespoir des fins de mois » et parle d'une « convergence de toutes les colères », partie des lycées avant de gagner les anciens gilets jaunes, les syndicats, les écologistes et les agriculteurs.
L'Expression, quotidien francophone que Courrier international présente comme un journal d'État, est plus bref et plus dur. Son éditorial tient en deux mots : « Un pouvoir sourd ». Le journal met en avant les plus de 2 000 interpellations réalisées en une seule journée et brocarde une France « qui s'amuse à donner des leçons de liberté au reste de la planète et oublie de balayer devant sa porte », toujours selon les extraits repris par Courrier international. Pour l'hebdomadaire français, la première chose qui frappe les éditorialistes algériens est la doctrine de maintien de l'ordre appliquée par les forces françaises.
Le Quotidien d'Oran diagnostique une « crise de régime »
Le texte le plus développé vient d'Oran. Signée Salah Lakoues et mise en ligne dimanche 18 octobre à 8 heures dans la rubrique Événement, l'analyse du Quotidien d'Oran s'intitule « La France au bord de la rupture ». Elle ne décrit pas les pillages de samedi soir : elle remonte aux blocages de lycées de la mi-septembre et aux 160 000 manifestants du 13 octobre comptés par le ministère de l'Intérieur, pour conclure à « une crise de régime, une convergence de tensions qui révèlent l'épuisement d'un modèle ». L'école y est présentée comme le « point de rupture d'un contrat social rompu », avec les suppressions de postes d'enseignants du budget 2026 en ligne de mire.
Le journal dénonce « une répression qui criminalise la contestation » et pose en intertitre que « la répression n'est pas une politique, c'est l'aveu d'une impuissance ». Il avance ses propres chiffres, sans en citer la source : « plus de 6 500 interpellations » depuis les premières semaines du mouvement, un total qu'il juge « supérieur aux 3 800 arrestations des émeutes de 2023 », ainsi que 760 policiers et 215 élèves blessés. Ces nombres couvrent un mois de mobilisation et ne se comparent pas au bilan du week-end : d'après l'AFP, reprise lundi par Le Matin d'Algérie, quelque 2 000 personnes ont été interpellées samedi en France selon le ministère de l'Intérieur, et 557 gardes à vue étaient comptabilisées dimanche après-midi en région parisienne selon la procureure de Paris, Laure Beccuau. La conclusion du Quotidien d'Oran est politique : « La France n'a pas besoin de plus de répression ; elle a besoin d'un nouveau contrat social. »
TSA, Le Matin d'Algérie et la question de la diaspora
Les sites d'information en ligne ont couvert le week-end au fil de l'eau. Samedi 17 octobre à 20 h 59, TSA titrait « Manifestations contre la vie chère en France : des scènes de chaos et de pillage » et ouvrait sur « mairies incendiées, préfectures attaquées, des rues et des magasins dévastés », en relayant le maire de Marseille Benoît Payan : « Les casseurs, je veux qu'ils soient en prison. » Mediaterranee a raconté cette intrusion dans la mairie de Marseille. Dimanche, TSA donnait la parole à l'économiste Brahim Guendouzi, pour qui « on n'assiste pas seulement à une simple contestation de la “vie chère” mais plutôt à une remise en question plus générale de l'orientation économique et politique de la France actuelle », à quelques mois de la présidentielle de 2027.
Le Matin d'Algérie, lui, a repris lundi deux dépêches de l'AFP. La première rapporte des commissariats parisiens saturés et des avocats qui dénoncent des « traitements dégradants » en garde à vue, dont Alexis Baudelin, de la Legal Team Paris : « Les cellules débordent et on en perd les principes de dignité. » La seconde relate les annonces de Sébastien Lecornu, qui a demandé aux préfets des « couvre-feux partiels et localisés » dès lundi soir, la démission de Laurent Nuñez refusée par l'Élysée et l'appel des gilets jaunes à un « acte II » samedi 24 octobre.
La situation des Algériens de France apparaît sous un angle précis : le drapeau. Dès le 6 octobre, pendant les blocages de lycées, TSA relayait l'appel lancé la veille par l'Union franco-algérienne de Normandie aux « parents et aux jeunes de la communauté algérienne » : « Le drapeau algérien représente notre pays et notre nation, il n'a pas sa place dans des manifestations liées à des revendications françaises. L'Algérie n'est pas concernée par ces mobilisations. » Le site écrivait que « l'algérophobie ne cesse de prendre de l'ampleur sur fond de crise entre les deux pays ». Aucune consigne officielle des consulats d'Algérie liée aux violences n'apparaît dans les titres consultés. Sur le fond du mouvement, le site avait déjà comparé les colères lycéennes de Paris et de Tirana.
Le calendrier ajoute une charge symbolique : le 17 octobre est aussi la date du massacre des Algériens de Paris en 1961. Samedi, TSA notait que l'Élysée a évoqué « les Algériens victimes de la répression sanglante organisée sous l'autorité du préfet de police Maurice Papon », mais que la reconnaissance d'un crime d'État réclamée par une trentaine de maires « ne se fera pas sous Emmanuel Macron ». Dans une relation bilatérale toujours dégradée, dont Mediaterranee avait retracé l'escalade de 2025, les titres algériens lus ces deux jours retournent à Paris le reproche qu'ils entendent souvent : celui d'un pouvoir qui réprime sa rue plutôt que de l'écouter.