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Uber Eats et Deliveroo visés par une plainte pour esclavagisme

Des associations de défense des droits et des avocats spécialisés ont déposé plainte contre les plateformes Uber Eats et Deliveroo pour exploitation de travailleurs assimilée à de l'esclavagisme moderne. En cause : des milliers de livreurs, majoritairement sans-papiers, qui pédalent jusqu'à 63 heures par semaine pour un revenu net à peine supérieur à 3 euros de l'heure. Une étude accablante, menée en partenariat avec Médecins du Monde, vient documenter l'ampleur d'un système que ses détracteurs qualifient d'inhumain et d'illégal.

Les chiffres sont sans appel. Selon l'enquête publiée le 31 mars 2026 par Médecins du Monde, les livreurs travaillant pour Uber Eats, Deliveroo ou Stuart déclarent en moyenne 63 heures de travail par semaine, avec 81 % d'entre eux actifs six à sept jours sur sept. Pour cet investissement colossal, leur revenu mensuel brut tourne autour de 1 480 euros. Mais une fois déduits les frais de location de compte, les cotisations et le matériel, il ne leur reste entre 840 et 880 euros nets — soit à peine plus de 3 euros de l'heure, un niveau bien en deçà du SMIC horaire.

Jean-François Corty, président de Médecins du Monde, ne mâche pas ses mots : « On est face à une forme d'esclavage moderne. » Cette formulation choc résume le tableau clinique que dresse l'étude. Sur le plan de la santé, 66 % des livreurs interrogés souffrent de douleurs dorsales chroniques, 63 % de maux de tête récurrents, et 53 % de troubles du sommeil. Plus grave encore, 59 % déclarent avoir subi au moins un accident du travail — sans bénéficier, pour la plupart, d'aucune couverture sociale liée à leur activité.

Un système fondé sur la vulnérabilité des travailleurs immigrés

Le profil des livreurs concernés est éloquent : 98,7 % d'entre eux sont nés à l'étranger, et 64,4 % se trouvent en situation irrégulière sur le territoire français. Cette précarité administrative est précisément ce qui rend le système économiquement viable pour les plateformes. Des travailleurs sans titre de séjour ne peuvent pas s'inscrire légalement en tant qu'auto-entrepreneurs. Ils recourent alors à un marché parallèle de sous-location de comptes, dans lequel le titulaire d'un compte Uber Eats ou Deliveroo en règle le cède moyennant une commission hebdomadaire — jusqu'à 150 euros par semaine selon certaines sources.

À Lille, la mairie estime que ce phénomène concerne environ 3 000 livreurs. À Paris et dans d'autres métropoles, les chiffres seraient bien plus importants. Ce système prive les travailleurs de tout recours en cas de litige : ils ne peuvent ni réclamer de congé maladie, ni bénéficier d'une protection en cas d'accident, ni même contester une désactivation de compte. Ils sont, de fait, invisibles pour la loi et exposés à toutes les formes d'abus. La presse a relayé plusieurs témoignages de livreurs contraints de continuer à travailler blessés, sous peine de perdre leur « poste » au profit d'un autre sous-locataire.

Le tribunal de Paris a déjà rendu un premier verdict symbolique fort en condamnant Deliveroo à 375 000 euros d'amende pour travail dissimulé — la peine maximale prévue par le droit français. Dans le même temps, un collectif d'avocats a engagé une action collective contre Uber Eats, exigeant la requalification du lien contractuel entre les livreurs et la plateforme en contrat de travail salarié, assortie d'une indemnisation significative. Ces procédures judiciaires pourraient marquer un tournant dans la régulation du secteur.

La France sous pression : une directive européenne à transposer avant fin 2026

Sur le plan européen, l'Union européenne a adopté en novembre 2024 une directive destinée à lutter contre le « faux travail indépendant » dans les plateformes numériques. Ce texte instaure une présomption de salariat pour les travailleurs de plateforme, renversant ainsi la charge de la preuve : ce sera désormais à Uber ou Deliveroo de démontrer que leurs livreurs sont bien des indépendants autonomes, et non des salariés déguisés. La France dispose jusqu'à la fin de l'année 2026 pour transposer cette directive dans son droit national. Un délai que les associations considèrent déjà comme trop long au regard de l'urgence humanitaire documentée sur le terrain.

La question de la régularisation des livreurs sans-papiers est également au cœur du débat. Des collectifs militent pour que l'activité documentée de livraison soit reconnue comme un critère d'accès à la régularisation, sur le modèle de ce qui existe dans d'autres pays européens. Une revendication qui se heurte aux positions du ministère de l'Intérieur. Mediaterranee a déjà rapporté comment le gouvernement français aborde la question des sans-papiers intégrés dans l'économie, une problématique directement liée à la situation des livreurs.

Face à ces révélations, Uber Eats et Deliveroo ont réaffirmé leurs engagements en matière de lutte contre la sous-location illégale de comptes. Les deux plateformes assurent procéder à des vérifications d'identité renforcées. Mais pour les associations, ces déclarations sonnent creux face à l'ampleur documentée du phénomène. Le modèle économique des plateformes repose structurellement sur des coûts de main-d'œuvre bas, ce qui crée une incitation systémique à laisser prospérer ce marché gris. La plainte déposée marque une nouvelle étape dans un bras de fer judiciaire et politique qui pourrait redéfinir les règles du jeu de tout le secteur de la livraison à domicile en France.

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