Écoles de commerce en France : la fin d'un âge d'or et le début des turbulences
Fermetures de campus, faillites retentissantes, écoles incapables de remplir leurs promotions : le modèle français des écoles de commerce, longtemps considéré comme une success story mondiale, vacille dangereusement. Entre crise démographique, réduction des aides à l'alternance et fracture croissante entre établissements d'élite et écoles de second rang, le secteur traverse une période de turbulences inédite.
Le constat est brutal. En 2025, South Champagne Business School (SCBS) n'a accueilli aucun élève issu de classes préparatoires, une première historique dans la filière post-prépa. L'école, qui comptait encore dix intégrations de préparationnaires en 2022, puis une seule en 2024, symbolise désormais le décrochage accéléré des établissements situés en bas des classements. Et elle est loin d'être un cas isolé : selon les résultats du SIGEM 2025, neuf écoles sur vingt-trois ne parviennent plus à remplir leurs capacités d'accueil, malgré une hausse de 5 % du nombre de candidats.
La fracture se creuse de manière vertigineuse. Le top 10 des écoles capte désormais 80 % des élèves de prépa, contre 60 % il y a dix ans. À l'autre bout du spectre, Brest Business School n'enregistre que huit admissions, Clermont School of Business douze admis sur soixante places disponibles, et BSB ne remplit que la moitié de sa promotion. Plus alarmant encore, 455 étudiants ont démissionné en 2025, contre 344 en 2022, préférant khûber ou changer de voie plutôt que d'intégrer une école perçue comme insuffisamment prestigieuse.
Des faillites en série qui ébranlent le secteur
Le groupe GEMA, propriétaire de l'ESI Business School, incarne cette descente aux enfers. Après les fermetures successives de ses campus d'Aix-en-Provence, Bordeaux et Toulouse en 2024, c'est le site de Montrouge, dans les Hauts-de-Seine, qui doit fermer définitivement ses portes d'ici décembre 2026. Trente-cinq salariés et plus de 400 étudiants, ayant payé jusqu'à 9 000 euros de frais de scolarité, se retrouvent dans l'incertitude. Le 1er décembre 2025, le personnel s'est mis en grève, dénonçant un « congé de reclassement au rabais » et l'absence de plan de sauvegarde.
L'affaire EBM Business School a ajouté une dimension scandaleuse à la crise. En février 2026, le ministre du Travail Jean-Pierre Farandou a confirmé la suspension de l'autorisation d'exercer de cet établissement, à la suite d'une enquête de Mediapart révélant des pratiques frauduleuses. L'addition est salée : un redressement de 9,5 millions d'euros et 800 apprentis à recaser. « Les dérives de l'apprentissage s'élèvent à 650 millions par an », a estimé le ministre, pointant un système où certains établissements ont prospéré grâce à des fonds publics sans garantie de qualité.
Car c'est bien le modèle économique fondé sur l'alternance qui craque. La réduction des aides aux entreprises, passées de 8 000 à 5 000 euros par élève — et jusqu'à 2 500 euros pour les apprentis des grandes entreprises —, a fragilisé des dizaines d'établissements dont l'alternance constituait le pilier financier. Les 16 milliards d'euros consacrés à l'apprentissage dans le supérieur sont désormais dans le collimateur de Bercy. Cette situation s'inscrit dans un contexte économique français particulièrement tendu, marqué par un déficit record et des perspectives de croissance atones.
Un fossé béant entre élite et second rang
Pendant que les petites structures sombrent, le sommet de la pyramide n'a jamais été aussi solide. Six écoles françaises figurent dans le top 15 européen du Financial Times 2025 : l'INSEAD, HEC, ESCP, l'ESSEC, l'EDHEC et emlyon. HEC Paris a même gagné trois places au classement mondial des MBA en 2026, consolidant sa position dans le top 10. La France compte le plus grand nombre de business schools détenant la « Triple Crown » en Europe continentale.
Mais cette réussite du haut du tableau masque une réalité préoccupante. En quatorze ans, le coût moyen des études en école de management est passé de 26 000 à 47 000 euros, avec un seuil de 70 000 euros désormais franchi par les trois premières du classement. Cette inflation des frais de scolarité, multipliés par 2,5 en vingt ans selon l'Institut Montaigne, alimente un système à deux vitesses où les familles les plus aisées financent l'excellence, tandis que les étudiants modestes se tournent vers des formations dont le coût reste soutenable malgré les mesures d'austérité budgétaire.
Plusieurs dirigeants du secteur avertissent qu'un cycle de fusions et de disparitions pourrait se jouer dans les douze à dix-huit prochains mois. La Commission d'évaluation des formations de gestion exige désormais des preuves de soutenabilité financière. ESC Pau, EM Normandie et EM Strasbourg ont déjà quitté la filière prépa pour se repositionner sur le post-bac, tandis qu'Excelia Business School maintient son concours ouvert au recrutement des classes préparatoires. L'âge d'or des écoles de commerce françaises touche à sa fin. Reste à savoir combien survivront à la tempête.