Un ticket de grattage à un million d'euros brise 35 ans d'amitié
Ils se connaissaient depuis 35 ans. Deux septuagénaires, anciens harkis réfugiés à Villeneuve-sur-Lot depuis 1963, partageaient tout : les souvenirs, les cafés au comptoir et les paris du dimanche. Jusqu'à ce qu'un ticket de grattage « Amigo » de la Française des Jeux, acheté pour 20 euros, leur rapporte plus d'un million d'euros — et détruise irrémédiablement leur amitié.
Le 31 juillet 2011, Messaoud Boudissa, 79 ans, pousse la porte du café PMU « L'Écrevisse », tenu par son vieil ami Cheikh Guendouzi, 73 ans. Comme souvent, Messaoud demande un coup de pouce financier pour tenter sa chance. Cheikh accepte et lui tend un billet de 20 euros en posant une condition simple : « Si tu gagnes, on partage. Si tu perds, tu ne me devras que 10 euros. »
Le ticket est glissé dans la machine FDJ du bar. L'écran affiche alors les mots que tout joueur rêve de lire : « GROS LOT ». Le gain exact ? 1 007 320,56 euros. Dans le café, personne ne mesure encore l'ampleur de ce que ces deux mots vont provoquer.
La trahison d'un ami de toujours
Sans effusion particulière, Messaoud Boudissa quitte le bar avec le précieux ticket en poche. Il se rend seul au centre de paiement de la FDJ et encaisse l'intégralité de la somme. Plus d'un million d'euros, empochés sans un mot pour celui qui lui avait prêté la mise. Le règlement de la Française des Jeux est en effet formel sur ce point : le gain est versé au porteur du ticket, et à lui seul.
« J'ai joué tout seul et je ne dois rien au patron du bar », assure Messaoud Boudissa. Une version que conteste fermement Cheikh Guendouzi, effondré par ce qu'il considère comme une trahison. « Je ne lui reparlerai jamais », confie-t-il, amer, à la presse locale.
Cheikh décide alors de porter l'affaire devant la justice. Son avocat, Me Daniel Veyssière, s'appuie sur les témoignages de sept personnes présentes ce jour-là dans le bar. « Des témoins de tous sexes et de toutes origines ont entendu de façon audible le deal sur le prêt des 20 euros », plaide-t-il devant le tribunal d'Agen.
Le tribunal tranche en faveur du partage
Les juges d'Agen donnent raison à Cheikh Guendouzi. En s'appuyant sur les attestations concordantes des sept témoins, le tribunal estime que les deux hommes avaient bien conclu un accord verbal de partage des gains. La somme est donc divisée en parts égales : 503 660,28 euros pour chacun.
Juridiquement, l'affaire illustre un principe fondamental du droit français appliqué aux jeux de hasard. Un arrêt de la Cour de cassation du 14 janvier 2003 a établi que lorsqu'un groupe achète un billet de loterie en commun, il se forme automatiquement une « société en participation ». Les gains doivent alors être répartis proportionnellement à la mise de chacun. Encore faut-il pouvoir le prouver.
Messaoud Boudissa ne l'entend toutefois pas de cette oreille. Son avocat annonce immédiatement faire appel, estimant que « rien ne prouve l'intention de partager ». Il menace même de porter plainte pour faux témoignage contre l'ensemble des personnes ayant attesté en faveur du patron du bar.
L'ironie de cette affaire n'échappe à personne : c'est un ticket du jeu « Amigo » — « ami » en espagnol — qui aura détruit une amitié de plus de trois décennies. Ce jeu, lancé en 2011 par la FDJ, se voulait pourtant « la vitrine d'une nouvelle convivialité ».
Depuis cette affaire retentissante, la FDJ a pris des mesures pour éviter que de tels drames ne se reproduisent. Une case spécifique a été ajoutée sur les grilles de Loto, permettant d'indiquer le nombre de joueurs et de générer un reçu individuel pour chaque participant. Un cas similaire a récemment défrayé la chronique : un buraliste a été accusé d'avoir volé 30 000 euros de gains à un joueur sur un ticket Bingo gagnant.
Selon une enquête récente, près d'un Français sur cinq a déjà joué au Loto avec des amis ou des collègues. L'affaire de Villeneuve-sur-Lot rappelle cruellement que la chance, lorsqu'elle frappe, peut aussi bien enrichir que diviser. Et que face à un million d'euros, même les plus vieilles promesses ne pèsent parfois pas bien lourd.