À Marseille, le CRIF brandit l'accusation d'antisémitisme contre une exposition d'artistes de Gaza
L'exposition « Déplacer le silence », réunissant les œuvres de 46 artistes palestiniens de Gaza et accueillie aux Ateliers Jeanne Barret à Marseille dans le cadre officiel du Printemps de l'Art Contemporain, est au cœur d'une vive polémique. Le CRIF Marseille-Provence, présidé par Bruno Benjamin, se mobilise contre cet événement culturel autorisé par la Ville, brandissant l'accusation d'antisémitisme. Une démarche jugée abusive et politiquement instrumentalisée par les organisateurs et de larges pans du monde culturel.
Depuis son vernissage le 16 mai 2026 au 5 boulevard de Sévigné (15e arrondissement), l'exposition « Déplacer le silence » attire l'attention bien au-delà du public habituel des galeries d'art. Portée par le collectif MAAN — Ensemble pour les artistes de Gaza — et inscrite également dans la Saison Méditerranée de l'Institut français, elle présente dessins, peintures et vidéos réalisés dans un contexte de guerre, d'exil et de destruction massive. Certaines œuvres n'existent plus qu'en reproduction : les originaux ont été détruits à Gaza, engloutis dans les bombardements. L'exposition restera ouverte jusqu'au 5 juin 2026.
Le titre est emprunté au dernier recueil de poésie d'Etel Adnan, figure majeure des lettres méditerranéennes. Il évoque la nécessité de faire entendre des voix, des récits et des créations face au silence imposé par la guerre. Loin de tout prosélytisme, la démarche est artistique et mémorielle : il s'agit de préserver une mémoire culturelle menacée et d'affirmer que l'art peut résister à l'anéantissement. C'est ce projet, légitime et largement soutenu par les institutions culturelles françaises, que le CRIF Marseille-Provence a choisi de cibler.
Le CRIF vent debout contre un événement légitimé par les institutions
Bruno Benjamin, président du CRIF Marseille-Provence, s'est mobilisé publiquement contre l'exposition, la qualifiant d'antisémite et appelant à sa remise en cause. Pour le CRIF régional, le fait de montrer des photos et œuvres témoignant des souffrances de la population civile de Gaza constituerait une forme de haine à l'égard de la communauté juive. Cette lecture, pour le moins extensive du concept d'antisémitisme, est partagée par d'autres représentants du lobby pro-israélien actif dans la région, qui ont exercé des pressions sur les autorités locales afin d'obtenir l'annulation ou la censure de l'événement.
Le CRIF ne porte pas plainte en justice, mais use de son influence pour créer un rapport de force politique autour de la manifestation. Des communiqués, prises de parole et interventions auprès des élus locaux font partie de l'arsenal déployé. Cette stratégie de mobilisation vise à stigmatiser l'événement dans l'espace public et à créer une pression suffisante pour décourager les futurs organisateurs d'expositions similaires à Marseille ou ailleurs.
Pourtant, l'exposition se tient dans un cadre entièrement légal et reconnu. La Ville de Marseille n'y a trouvé aucun motif d'interdiction. Elle s'inscrit dans le Printemps de l'Art Contemporain (PAC), cadre institutionnel qui rassemble chaque année les lieux d'art de la métropole, et dans la Saison Méditerranée portée par l'Institut français, établissement public relevant du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères. Qualifier cette manifestation d'antisémite revient donc, de facto, à accuser les pouvoirs publics français d'organiser eux-mêmes une campagne de haine.
Une instrumentalisation du terme « antisémitisme » dénoncée par le monde culturel
La mobilisation du CRIF contre l'exposition « Déplacer le silence » n'est pas un cas isolé. Elle s'inscrit dans une tendance documentée depuis plusieurs années : l'utilisation systématique du mot « antisémitisme » pour disqualifier toute expression artistique ou politique qui témoigne de la réalité vécue par les Palestiniens. Des musées, des universités, des festivals de cinéma ont tous, à un moment ou un autre, subi des pressions similaires en France. Cette dérive conduit à une confusion grave entre critique d'une politique gouvernementale — celle d'Israël — et haine d'un peuple ou d'une religion. Les accusations d'antisémitisme se sont multipliées ces dernières années au point d'en diluer le sens et l'impact face aux actes de haine réels.
La réaction du monde culturel face à ce type de pression est significative. L'association Circulaire/Jeanne Barret et le Collège de France ont ainsi été contraints, en avril 2026, de déposer une plainte en diffamation contre des personnes ayant tenu des propos mensongers sur les réseaux sociaux au sujet du programme MAAN/PAUSE — programme d'accueil d'urgence pour les artistes et intellectuels gazaouis en danger. Ces attaques en ligne procèdent de la même logique : associer toute solidarité avec des civils palestiniens à une forme d'antisémitisme ou de soutien au terrorisme. Quarante-six artistes qui ont tout perdu — leurs maisons, leurs ateliers, parfois leurs proches — voient ainsi leur mémoire réduite à une menace pour la communauté juive de Marseille.
À Marseille, ville de brassage et de cultures méditerranéennes, cette tentative de censure soulève une question de fond : jusqu'où peut-on étirer la notion d'antisémitisme pour museler des voix qui ne font que documenter une tragédie humaine ? La réponse du monde culturel est claire : l'art de résistance, fût-il palestinien, a toute sa place dans les espaces publics d'une démocratie. La liberté d'expression et la liberté de création ne sauraient être sacrifiées sur l'autel d'une rhétorique qui confond antisémitisme réel et solidarité avec les victimes. Le CRIF, en se mobilisant contre une exposition autorisée et institutionnellement soutenue, prend le risque d'affaiblir la lutte contre un véritable fléau en lui donnant des habits trop larges.