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Opération Trident : le fiasco retentissant de l'antistup de Marseille

En février 2023, des policiers de l'Office antistupéfiants (OFAST) de Marseille et des agents de la Drug Enforcement Administration (DEA) américaine montaient une opération ambitieuse baptisée « Trident ». Objectif : faire tomber Mohamed Djeha, dit « Mimo de la Castellane », un baron de la drogue de la cité phocéenne. Pour y parvenir, ils ont organisé une livraison surveillée de 387 kilos de cocaïne en provenance de Colombie. Mais l'opération a viré au fiasco total : aucun suspect n'a été interpellé et la quasi-totalité de la cargaison a été écoulée auprès des consommateurs.

L'affaire démarre sur un renseignement anonyme. La DEA, basée à Paris, informe l'OFAST qu'une cargaison de cocaïne, estimée initialement entre 180 et 200 kilos, doit transiter par le port de Marseille depuis la Colombie, à destination de la région parisienne. Le groupe 8 de l'antenne marseillaise de l'OFAST prend les choses en main. Une « livraison surveillée » est mise en place, technique classique de la lutte antidrogue qui consiste à laisser circuler la marchandise pour remonter les filières et identifier les têtes de réseau.

Mais la réalité dépasse rapidement le scénario prévu. Ce ne sont pas 200 mais près de 400 kilos de poudre blanche qui entrent sur le territoire français. Pire encore : « Mimo » ne mord pas à l'hameçon. Certains enquêteurs soupçonnent qu'il aurait été prévenu, possiblement par un policier. Les semaines de surveillance ne produisent aucune arrestation et la cargaison se volatilise littéralement dans la nature.

Des policiers soupçonnés d'avoir trempé dans le trafic

Les investigations techniques qui suivent révèlent un tableau accablant. Des échanges entre policiers et des tiers portant sur « la cession d'au moins 360 kilos de cocaïne, en dehors de tout contrôle hiérarchique », sont mis au jour. La hiérarchie de l'OFAST à Nanterre, alertée par les incohérences entre les quantités annoncées et celles constatées, se désengage des opérations.

En septembre 2024, le parquet de Marseille se dessaisit au profit du parquet de Paris en raison de la « sensibilité » du dossier. L'enquête est confiée à la Juridiction nationale de lutte contre la criminalité organisée (Junalco). Une information judiciaire est ouverte pour importation et trafic de stupéfiants en bande organisée, blanchiment, corruption, révélation d'informations sur une enquête, association de malfaiteurs et faux en écriture publique.

Les mises en examen s'enchaînent. En février 2025, deux informateurs sont écroués. En avril, deux policiers de l'OFAST de Marseille sont mis en examen. En juin, un capitaine de 45 ans suit le même chemin. Puis c'est au tour de la cheffe de l'OFAST marseillais et de son adjoint, deux commissaires, d'être placés en garde à vue par l'IGPN avant d'être mis en examen pour complicité. Au total, sept personnes sont mises en cause, dont deux commissaires et trois policiers.

Un scandale qui remonte jusqu'à l'Assemblée nationale

Le 22 juillet 2025, des perquisitions sont menées au siège central de l'OFAST à Nanterre. En novembre, c'est le bureau d'une vice-procureure de Marseille, celle-là même qui supervisait l'opération Trident, qui est perquisitionné par une juge d'instruction parisienne accompagnée d'enquêteurs de l'IGPN. Un événement sans précédent dans l'histoire judiciaire française.

L'affaire prend une dimension politique en janvier 2026 lorsque le député Sébastien Delogu déclare publiquement : « Il y avait des kilos de cocaïne qui ont été commandés par l'État et qui avaient disparu, et l'argent était caché. » Une enquête pour diffamation est aussitôt ouverte par le parquet. Le préfet des Bouches-du-Rhône condamne ces propos tandis que le ministre de l'Intérieur Laurent Nunez assure que l'affaire est traitée de manière exemplaire par la justice.

L'opération Trident fait inévitablement écho à d'autres dérives de la police antistup française. L'ancien patron de l'OCRTIS, ancêtre de l'OFAST, François Thierry, avait été mis en cause pour des pratiques similaires impliquant l'informateur et trafiquant Sofiane Hambli. Il a été acquitté à Lyon en septembre 2024. Des similitudes troublantes qui posent la question de dysfonctionnements systémiques au sein des services de lutte contre le narcotrafic en France.

L'enquête judiciaire se poursuit sous l'égide de la Junalco. Les magistrats parisiens tentent désormais de déterminer ce qu'il est advenu des 387 kilos de cocaïne et des sommes d'argent générées par leur vente. Une question qui, au-delà du scandale policier, interroge la crédibilité même des dispositifs de « livraison surveillée » dans la lutte contre le trafic de stupéfiants.

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