Jack Lang : des costumes Smalto aux documents Epstein, chronique d'une chute
Longtemps considéré comme une figure intouchable de la vie politique et culturelle française, Jack Lang, 86 ans, voit s'effondrer l'édifice patiemment construit au fil des décennies. Entre l'affaire des costumes Smalto, remontant à 2019, et les révélations fracassantes liées aux documents Epstein, l'ancien ministre de la Culture a été contraint de démissionner de l'Institut du monde arabe et fait désormais l'objet de perquisitions ordonnées par le Parquet national financier.
L'affaire avait commencé de manière presque anecdotique. En décembre 2019, Le Monde révélait qu'après des perquisitions au siège de la marque de prêt-à-porter Smalto, Jack Lang aurait reçu pour plus de 500 000 euros de costumes entre 2003 et 2018. Son avocat, Laurent Merlet, invoquait alors des « activités de représentation », assurant que son client avait été « choisi par de grands stylistes comme Yves Saint-Laurent, Thierry Mugler ou Francesco Smalto » pour porter leurs créations. Les costumes auraient été offerts à l'initiative du créateur Francesco Smalto, décédé en 2015, « sans aucune contrepartie ».
L'enquête pour abus de biens sociaux, confiée à la brigade financière, avait mis en lumière un système de cadeaux de luxe s'étalant sur quinze ans. L'enseigne Smalto était alors dirigée par Alain Duménil, lui-même mis en examen dans une affaire de banqueroute. Ces costumes auraient dû être déclarés au déontologue de l'Assemblée nationale pendant la période où Lang siégeait comme député socialiste du Pas-de-Calais.
L'affaire Epstein bouleverse la donne
Mais c'est un tout autre scandale qui a précipité la chute de l'ancien ministre. Le 30 janvier 2026, le ministère américain de la Justice a rendu publics trois millions de documents relatifs à l'affaire Jeffrey Epstein. Le nom de Jack Lang y apparaît 673 fois dans des correspondances échangées avec le financier pédocriminel entre 2012 et 2019.
L'enquête de Mediapart a révélé que sa fille, Caroline Lang, avait cofondé en 2016 une société offshore enregistrée dans les Îles Vierges américaines avec le financier américain. Le Parquet national financier a ouvert, le 6 février, une enquête préliminaire pour « blanchiment de fraude fiscale aggravée » visant Jack Lang et sa fille.
Convoqué au ministère des Affaires étrangères pour s'expliquer, Lang a d'abord invoqué sa « naïveté », affirmant avoir rencontré Epstein par l'intermédiaire du réalisateur Woody Allen il y a une quinzaine d'années. « Je n'ai jamais reçu un centime » de la part d'Epstein, a-t-il martelé, se disant « blanc comme neige » et dénonçant « un tsunami de ragots ».
Démission et perquisitions
La pression est devenue intenable. Le 7 février, Jack Lang a finalement proposé sa démission de la présidence de l'Institut du monde arabe, fonction qu'il occupait depuis quinze ans. « C'est la seule décision possible, la seule décision souhaitable », a réagi Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement. Le Quai d'Orsay et l'Élysée ont « pris acte » de cette décision.
Dimanche 16 février, les enquêteurs de l'Office national anti-fraude ont mené des perquisitions à l'Institut du monde arabe et en divers autres lieux. « Je suis totalement serein, confiant », a déclaré Lang à l'AFP, ajoutant : « Je me réjouis que la justice financière se mette en branle. »
La course à la succession est déjà lancée. Trois candidats ont été reçus lundi par le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot : Karim Amellal, Anne-Claire Legendre et Olivier Poivre d'Arvor. Un conseil d'administration extraordinaire devait se réunir le 17 février pour entériner le départ de Lang et désigner un successeur.
Des costumes haute couture offerts en toute discrétion aux ramifications financières d'un scandale mondial de pédocriminalité, la trajectoire de Jack Lang illustre comment des affaires en apparence sans lien finissent par dessiner le portrait d'un homme politique rattrapé par ses fréquentations et son goût pour un certain train de vie. La justice tranchera. Mais pour l'ancien ministre de la Culture, la présomption d'innocence n'efface pas le naufrage politique.