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La « Muqaddima » d'Ibn Khaldoun en lice pour la Mémoire du monde de l'UNESCO

La Tunisie, l'Algérie, l'Égypte et la Turquie ont uni leurs efforts pour porter la candidature de la « Muqaddima » d'Ibn Khaldoun au Registre international Mémoire du monde de l'UNESCO, dans le cadre du cycle 2026-2027 du programme. L'annonce, faite le 19 septembre à Tunis par l'historien Abdelhamid El Arkache, coordinateur de la commission internationale chargée du dossier, a toutefois été nuancée dès le lendemain par la délégation permanente tunisienne auprès de l'UNESCO : le texte n'est pas encore officiellement inscrit, la candidature reste à l'étude et la décision finale n'interviendra qu'au printemps 2027, lors du Conseil exécutif de l'organisation.

Le quiproquo illustre l'enjeu diplomatique et symbolique que représente ce dossier pour les quatre pays. Loin d'une simple formalité administrative, la candidature conjointe traduit une volonté commune de faire reconnaître, au niveau mondial, l'héritage d'un penseur né à Tunis et dont l'œuvre a traversé les frontières du Maghreb et du Moyen-Orient. Selon les précisions obtenues par plusieurs médias tunisiens, le dossier a été préparé dès l'année dernière par la Tunisie, qui en a pris l'initiative avant de s'associer à ses partenaires régionaux.

Un manuscrit, plusieurs pays, une seule œuvre

La force de cette candidature réside précisément dans son caractère multinational. Ibn Khaldoun a rédigé la Muqaddima au XIVe siècle au fil de ses pérégrinations entre la Tunisie, l'Algérie, le Maroc et l'Égypte, et les manuscrits qui en attestent aujourd'hui sont dispersés dans plusieurs pays. La Turquie, en particulier, conserverait certains des exemplaires les plus anciens du texte, ce qui explique sa présence aux côtés des trois pays du Maghreb et d'Afrique du Nord dans ce dossier commun.

Cette dispersion géographique du patrimoine manuscrit n'est pas un obstacle mais un argument : elle démontre la circulation intellectuelle exceptionnelle qu'a connue l'œuvre d'Ibn Khaldoun dès sa rédaction, bien avant que l'orientalisme européen ne la redécouvre au XIXe siècle. Les quatre pays candidats insistent sur cette dimension transnationale pour justifier une inscription qui dépasserait le cadre d'un patrimoine strictement national.

Le programme Mémoire du monde, créé par l'UNESCO en 1992, vise à protéger et à rendre accessible le patrimoine documentaire mondial : manuscrits, archives, collections audiovisuelles ou numériques jugés d'une valeur universelle exceptionnelle. Son registre international rassemblait, début 2025, plus de 570 éléments répartis dans 133 pays. Les éléments sélectionnés pour le cycle en cours seront examinés par le Comité consultatif international du programme avant d'être soumis à l'approbation du Conseil exécutif de l'UNESCO.

Ibn Khaldoun, un penseur d'avant-garde

Né à Tunis en 1332 dans une famille d'origine andalouse installée auprès des princes hafsides, Ibn Khaldoun perd ses deux parents à dix-sept ans lors d'une épidémie de peste qui ravage la ville. Formé au droit, à la théologie et aux mathématiques, il mène ensuite une carrière mouvementée de haut fonctionnaire et de conseiller au service de plusieurs cours du Maghreb et d'al-Andalus, avant de s'installer au Caire, où il meurt en 1406.

C'est dans ce parcours d'exilé permanent, ballotté entre les palais et les geôles des dynasties berbères et arabes, qu'il conçoit la Muqaddima, premier tome de son vaste Livre des exemples consacré à l'histoire universelle. Ce texte fondateur théorise pour la première fois les mécanismes de naissance, d'apogée et de déclin des civilisations, à travers le concept central de la « asabiyya », la cohésion sociale d'un groupe. « L'histoire venant prendre la place d'une discipline privilégiée, dépositaire des lois qui régissent l'apparition et le déclin des civilisations », selon la formule couramment employée pour résumer son ambition scientifique.

De nombreux chercheurs contemporains considèrent Ibn Khaldoun comme un précurseur de la sociologie, de l'économie politique et de la démographie historique, plusieurs siècles avant que ces disciplines ne soient formalisées en Europe. Ses analyses sur le cycle de vie des dynasties, sur les rapports entre pouvoir et fiscalité, ou encore sur les tensions entre sociétés nomades et sédentaires continuent d'être étudiées dans les universités du monde entier, du Maghreb aux campus anglo-saxons en passant par le monde arabe et l'Asie.

Un dossier suivi de près à Tunis

Pour la Tunisie, cette candidature dépasse la seule question patrimoniale. Elle s'inscrit dans une politique plus large de valorisation du patrimoine intellectuel et manuscrit du pays, à l'heure où plusieurs institutions culturelles tunisiennes cherchent à renforcer la visibilité internationale de figures historiques nées sur son sol. La présentation du dossier par une commission internationale, plutôt que par la seule Tunisie, traduit également une stratégie diplomatique assumée : élargir le soutien politique autour de la candidature en associant des pays partageant un intérêt direct dans l'héritage khaldounien.

La prudence affichée par la délégation tunisienne auprès de l'UNESCO, qui a tenu à rappeler que le processus d'évaluation n'était pas achevé, montre aussi la vigilance des autorités face à une communication parfois trop rapide autour de ce type de dossier culturel. Les précédents cycles du programme Mémoire du monde ont connu des délais et des reports, certains dossiers nécessitant plusieurs années avant d'aboutir à une inscription définitive.

Reste que l'initiative confirme l'intérêt croissant porté par les pays du Maghreb et du Moyen-Orient à la préservation de leur patrimoine documentaire commun. Après plusieurs inscriptions distinctes obtenues ces dernières années par des pays de la région, la candidature de la Muqaddima marque une étape inédite par son caractère collectif, réunissant quatre États autour d'une même œuvre plutôt que de la faire concourir isolément. La décision, si elle est favorable, ferait d'Ibn Khaldoun l'une des figures intellectuelles les plus consensuelles jamais reconnues par ce programme onusien.

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